A A

C’est arrivé chez nous aussi: l’histoire de l’esclavage au Canada

Le dimanche 20 avril 2014
Une annonce de vente de personnes esclavagée parue dans Montreal Gazette le 12 mai 1789. L'une des horreurs de l'esclavagisme était que les personnes esclavagées étaient considérées comme des biens plutôt que des personnes.

Transcription

Attention : le contenu de cet article de blogue peut perturber certains lecteurs.

Lorsque nous, les Canadiens et Canadiennes, parlons d’esclavage, nous faisons souvent allusion, non sans fierté, au rôle qu’a joué notre pays au milieu des années 1800 en tant que refuge pour les esclaves américains voulant emprunter le chemin de fer clandestin pour s’enfuir. Mais comme les États-Unis, notre nation a sa propre histoire d’esclavage – une histoire à ne pas oublier.

L’esclavage au Canada précède l’arrivée des Européens : certains peuples autochtones asservissaient ceux qu’ils avaient faits prisonniers au cours d’une guerre. Cependant, les Européens ont instauré une autre forme d’esclavage. Contrairement aux Autochtones, les Européens considèrent que les personnes esclavagées ne comptent pas comme des êtres humains et qu’elles sont plutôt de la propriété à acheter et à vendre. Tout aussi important, c’est que les Européens voyaient l’esclavage d’une perspective raciale, les Autochtones et les Africains et Africaines étant au service de leurs maîtres blancs.

La colonie de la Nouvelle-France, fondée en 1608, a été la première colonie européenne d’importance dans ce qui constitue aujourd’hui le Canada. L’esclavage était une pratique acceptée dans le territoire. Lorsque la Nouvelle-France a été conquise par les Britanniques en 1759, on comptait environ 4 000 personnes réduites en esclavage parmi les quelque 60 000 habitants de la colonie. La vaste majorité d’entre elles étaient Autochtones (on les appelait « panis »), mais il y avait aussi des personnes noires dû à la traite transatlantique des esclaves.

La traite transatlantique des esclaves aide à expliquer la présence et le rôle de l’esclavage dans l’histoire canadienne. Vu qu’on utilisait de plus en plus d’Africains et Africaines comme esclaves en Amérique du Nord, un trajet typique de commerce s’est dessiné, qu’on a depuis appelé le « commerce triangulaire ». Les marchands d’esclaves européens partaient d’Europe pour se rendre en Afrique à bord de navires remplis de biens. En Afrique, ils échangeaient ces biens contre des personnes esclavagées, puis transportaient ces gens aux Amériques, dans des conditions exiguës et inhumaines. En Amérique, ceux qui avaient survécu étaient vendus, puis on remplissait les bateaux de biens fabriqués par des personnes asservies et on retournait en Europe pour vendre les biens. Pour les marchands d’esclaves, c’était une question purement économique et les personnes n’étaient qu’un ensemble de « biens » qu’ils pouvaient transporter et vendre. Suivant cette mentalité, les marchands d’esclaves privaient des millions d’Africains et d’Africaines de leurs droits fondamentaux.

Carte de monde mettant en avant les pays d'Afrique entre la Guindée et la Namibie,l'Europe de l'Ouest, le Brésil, les Caraïbes et le sud est des États-Unis. Un triangle relie les trois continents.

Une carte de la traite transatlantique des esclaves. Des millions de personnes esclavagées sont arrivées en Amériques par cette voie, et certaines d’entre elles ont finalement été réduites à l’esclavage au Canada.

Après la conquête britannique de la Nouvelle-France, la pratique de l’esclavage a continué, mais les Autochtones asservis ont peu à peu été remplacés par des personnes noires. Les personnes esclavagées constituaient un petit pourcentage de la population au Canada en comparaison avec les États-Unis, ce qui veut dire que certains des pires aspects de l’esclavage au sud de la frontière – comme l’emploi de surveillants, les pratiques horribles de la reproduction forcée et les contrôles mis en place par peur d’un soulèvement – n’ont pas eu lieu au Canada. Cependant, il serait incorrect de suggérer que les personnes esclavagées au Canada étaient bien traitées. La nature même de l’esclavage veut dire que les personnes visées étaient dépouillées de leurs droits fondamentaux et exploitées. Celles qui défiaient l’autorité ou qui causaient des problèmes étaient souvent sévèrement punies, et la menace d’abus physique et sexuel planait toujours.

Les personnes esclavagées résistaient souvent à l’institution de l’esclavage, en affirmant leur humanité dans le cadre d’un système qui voulait la leur enlever, en s’enfuyant de leurs maîtres ou en aidant d’autres personnes en fuite. En fait, en 1777, un certain nombre de personnes se sont évadées du Canada pour aller au Vermont, où on venait tout juste d’abolir l’esclavage. À la fin des années 1700, l’attitude envers l’esclavage dans la population libre a commencé à changer. Le 25 mars 1807, la traite des esclaves a été abolie dans l’ensemble de l’Empire britannique, dont le Canada faisait partie, de telle sorte qu’il était illégal d’acheter ou de vendre des personnes et cela a mis fin à la traite transatlantique. L’esclavage en soi a été aboli partout dans l’Empire britannique en 1833. À cette époque, certaines régions du Canada avaient déjà entrepris des mesures pour restreindre ou interdire l’esclavage. En 1793, le Haut-Canada (l’actuel Ontario) a adopté une loi anti-esclavage. La loi a eu pour effet de libérer les personnes de 25 ans et plus et d’interdire l’importation de personnes esclavagées dans le Haut-Canada. À l’Île-du-Prince-Édouard, l’abolition complète de l’esclavage a été promulguée par la législature coloniale en 1825, soit huit ans avant l’interdiction de l’esclavage par l’Empire en 1833.

L’abolition de l’esclavage a permis aux colonies britanniques de l’Amérique du Nord de devenir un refuge pour les personnes fuyant l’esclavage aux Etats-Unis. Beaucoup de gens faisaient le trajet vers le nord en passant par le célèbre chemin de fer clandestin. Cette histoire est un période charnière positive dans l’histoire du Canada, qui vaut la peine d’être commémorée. Toutefois, il faut se rappeler aussi les chapitres plus sombres de notre passé.

Le Musée canadien pour les droits de la personne présente de l’information sur l’histoire canadienne de l’esclavage, ainsi que sur le travail de ceux et celles qui ont aidé les personnes esclavagées des États-Unis à travers le chemin de fer clandestin.

Cet article de blogue a été rédigé à l’aide de la recherche faite par Mallory Richard, chercheure et coordonnatrice de projets au Musée.