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Elles carburent à l’amour : des grands-mères luttent contre le VIH/sida

Le mercredi 25 octobre 2017
Gogo Gladys Tyophol s’occupe de ses petits-enfants depuis la mort de son fils et de son épouse en 2005. (Photo : Alexis MacDonald)

Il a fallu de nombreuses années à Gogo Gladys Tyophol pour se remettre de la mort de son fils unique, décédé du VIH/sida en mai 2005. Sa belle-fille est décédée quelques mois plus tard seulement, et Gladys Tyophol, qui habite le township de Khayelitsha en banlieue du Cap, en Afrique du Sud, s’est retrouvée toute seule pour s’occuper des trois jeunes enfants de son fils. Elle a trimé dur pour assurer leur subsistance.

« Je me levais tôt et je les amenais à la garderie. Ensuite, je prenais le train pour me rendre au travail. Je les reprenais le soir après ma journée d’ouvrage et je les amenais chez moi. C’était dur, mais j’en avais la force. »

Au fil des ans, elle a évité de parler de son fils ou de sa belle-fille, dans l’espoir que ses petits-enfants arrivent à oublier la douleur d’avoir perdu leurs parents. Mais ils n’ont pas oublié, et le chagrin et la colère la rongeaient elle aussi de l’intérieur.

Un beau jour, l’an dernier, une amie l’a invitée à une réunion de l’organisation Grandmothers Against Poverty and AIDS (GAPA – Grands-mères contre la pauvreté et le sida), un groupe militant qui soutient les grands-mères aux prises avec les effets dévastateurs du VIH/sida. D’abord récalcitrante, Gladys Tyophol a finalement accepté de s’y rendre.

« La première fois que j’ai rencontré ces grands-mères, j’ai eu un choc. Je les ai écoutées raconter leur histoire – elles racontaient tout sans rien dissimuler. Il y avait même une femme qui était atteinte de la maladie qui avait tué mon fils… Quand ce fut à mon tour de parler, j’ai commencé à leur raconter ce qui m’était arrivé. Que j’avais perdu mon enfant à cause de cette chose, le VIH. Vous voyez? J’ai de la difficulté à dire ce mot, « VIH ». Pendant de si nombreuses années, personne n’avait osé prononcer ce mot mais, à GAPA, j’ai osé le dire haut et fort. Ensuite, j’ai pleuré, pleuré, pleuré, puis je me suis sentie très légère. En rentrant chez moi, j’étais heureuse parce que j’avais l’impression d’avoir pris ce lourd fardeau et de l’avoir remis entre les mains des grands-mères. Le poids qui me pesait sur le cœur s’était dissous. »

Gladys Tyophol voyage maintenant partout au Canada pour parler de son histoire, qui est racontée dans le nouveau livre Powered by Love: A Grandmothers’ Movement to End AIDS in Africa. On trouve aussi dans ce livre l’histoire de nombreuses autres grands-mères africaines dont la vie a été affectée par le VIH/sida. Cette maladie est un fléau à l’échelle de la planète, mais plus encore en Afrique. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), on comptait en 2016 25,6 millions de personnes atteintes du VIH en Afrique. En 2015 selon les Nations Unies, plus de 10 millions d’enfants en Afrique subsaharienne avaient perdu au moins un de leurs parents à cause du sida. En Afrique du Sud, où habite Gladys Tyophol, plus de 2,3 millions d’enfants sont orphelins du VIH/sida.

Nombre de ces orphelins habitent maintenant dans des ménages dirigés par une grand-mère comme Gladys Tyophol; ces grands-mères élèvent la prochaine génération d’Africains et d’Africaines. Beaucoup d’entre elles, comme les femmes de GAPA, travaillent aussi ensemble pour se soutenir les unes les autres et sensibiliser la population au sujet du VIH/sida. Les grands-mères africaines défendent farouchement le droit à la santé qui est enchâssé dans l’article 25 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Gladys Tyophol explique ainsi l’importance du travail qu’elle accomplit avec les autres grands-mères : « On ne peut se contenter d’être une victime une fois qu’on a compris qu’on n’en est qu’une parmi tant d’autres. On se dit plutôt qu’on peut agir ensemble pour changer les choses. Ensemble, nous avons une force; nous ne sommes plus seulement de vieilles mamies. »

En Afrique, les grands-mères sont en première ligne dans la lutte contre le VIH/sida et le livre Powered by Love rend hommage à leur contribution à la lutte contre la pandémie. L’auteur Joanna Henry et le photographe Alexis MacDonald se sont rendus dans huit pays d’Afrique pour interviewer et photographier des centaines de grands-mères. Leurs étonnantes histoires de courage et d’ingéniosité visent à inspirer les lecteurs et lectrices, mais aussi à leur faire comprendre ce que cela signifie que de lutter contre l’épidémie de VIH/sida sur le terrain.

Powered by Love est une création de la Grandmothers Campaign, mouvement canadien créé en 2006 par la fondation Stephen Lewis. Le mouvement, qui compte maintenant 10 000 membres, permet aux grands‑mères canadiennes de travailler en solidarité avec leurs homologues africaines. Depuis 2006, plus de 25 millions de dollars ont été amassés pour les grands-mères africaines et leurs organisations locales.

Le mouvement Grandmothers Campaign est présenté au Musée canadien pour les droits de la personne, sous la forme d’un arbre décoré d’un tricot-graffiti. L’arbre s’inspire d’un véritable arbre situé à l’extérieur du Hillcrest AIDS Centre de Durban, en Afrique du Sud, que des grands‑mères africaines ont graffité de laine à l’occasion de la Journée mondiale du SIDA en 2012. L’arbre symbolise l’espoir et rappelle qu’il y a des familles dans le besoin.

 

Portrait en buste de Gogo Gladys Tyophol. Elle porte des lunettes, et un foulard à motifs bleus lui couvre la tête. Elle est vêtue d’un chandail portant l’inscription GAPA et un ruban rouge symbolisant la lutte contre le SIDA est fixé à son gilet.

En 2014, le groupe de grands-mères winnipegoises Grands n’ More a décoré un arbre d’un tricot-graffiti à l’intérieur du Musée avec des carrés crochetés provenant du Hillcrest AIDS Centre, en Afrique du Sud. (Photo : Steve Salnikowski/MCDP)

 

Aujourd’hui, il y a encore des familles dans le besoin et le travail n’est pas terminé. C’est pourquoi Gladys Tyophol raconte son histoire partout au Canada, et c’est pourquoi Powered by Love raconte l’histoire d’innombrables autres grands-mères. Leur force et leur détermination nous montrent que, pour mettre fin à la pandémie de VIH/sida, il faut écouter les grands-mères et les soutenir. Ces femmes fortes constituent la ligne de front dans la lutte contre la maladie. En élevant leur famille, en appuyant leur communauté et en affirmant leur propre dignité, les grands-mères africaines protègent les droits de la personne pour tous et toutes.