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Fragile Francophonie

Le mardi 19 mars 2013

Dans le contexte de la Semaine de la francophonie et à la veille de la Journée internationale de la francophonie (le 20 mars), il est intéressant de souligner à quel point il est approprié qu’un musée pour les droits de la personne soit construit au Manitoba, lieu même où Louis Riel, les Métis et autres activistes francophones ont lutté pour défendre leurs droits linguistiques.

Le premier fort construit à La Fourche est le fort Rouge, établi en 1738 par l’explorateur canadien La Vérendrye. Érigé principalement à des fins de protection, il constitue également un lieu où les peuples autochtones et les Canadiens d’origine européenne font des échanges. À l’époque, les deux cultures se respectaient et échangeaient beaucoup de connaissances.

De nombreux endroits reçoivent alors les noms qu’on utilise encore aujourd’hui et bien des familles métisses peuvent retracer leurs origines à cette époque. Des villages aux noms français, comme Portage-la-Prairie, La Salle, Saint-Malo et Grosse Isle, apparaissent un peu partout dans le sud du Manitoba, séparés l’un de l’autre par une distance d’environ une journée de voyage en charrette de la rivière Rouge (invention des Métis).

Lorsque le Manitoba devient une province en 1870, plus de la moitié de sa population est constituée de Métis francophones et de Canadiens français. 

Festival du Voyageur

Chaque année, les francophones du Manitoba invitent le monde à Saint-Boniface pour le Festival du Voyageur. Ils font alors valoir leur patrimoine culturel tout en mettant en vedette la vitalité de la francophonie d’aujourd’hui.
 

La Liste des Droits rédigée par Louis Riel, en collaboration avec des représentants des deux groupes linguistiques, sert de base pour l’Acte du Manitoba.

Puis, il y eut des moments éprouvants pour les francophones dans le domaine des droits linguistiques. En 1890, le gouvernement du Manitoba adopte une loi faisant de l’anglais la seule langue officielle de la Province. Après une autre décision de la législature en 1916, on abolit l’enseignement du français. Nos parents et grands-parents se souviennent d’une époque où ils devaient cacher leurs livres lorsque l’inspecteur provincial arrivait en classe.

Ce refus d’admettre le français en tant que langue officielle et langue d’enseignement représente une violation de l’article 23 de l’Acte du Manitoba et aussi de l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés. Les francophones du Manitoba doivent comparaître à plusieurs reprises devant la Cour suprême du Canada (en 1979, 1985 et 1993, entre autres) pour faire rétablir leurs droits.

Cependant, la mise en œuvre de ces décisions fédérales n’est pas chose facile. Des Manitobains d’expression française sont victimes d’intimidation, certains reçoivent des menaces de mort, et des incendiaires s’en prennent à des bâtiments dits francophones. Mais en même temps, on entreprend la traduction de certaines lois provinciales et on jette les bases de la Division scolaire franco-manitobaine, officiellement établie en 1994.

 

T-Shirt

Le Conseil jeunesse provincial du Manitoba a récemment fait refaire ce modèle de chemise, qui date des années 1970. Les organismes francophones font régulièrement des campagnes pour encourager l’utilisation de la langue.
(Crédits photo : Christel Lanthier, Conseil jeunesse provincial)

 

Pendant mon enfance au Manitoba, j’étais à peine consciente des luttes que mes ancêtres avaient menées. Nos écoles n’étaient pas entièrement françaises, mais il me semblait que la plupart de nos droits étaient protégés. Je me souciais très peu de tout cela jusqu’à ce que je sois moi-même traitée de « Frog » et qu’on me dise « Speak white » quelques fois. Je me souviens très clairement d’un incident survenu dans un centre commercial de Winnipeg; une étrangère nous avait abordée, moi et mon amie francophone, et nous avait dit : « Don’t you think it’s weird and ignorant that people speak their ethnic language in public? » [Ne trouvez-vous pas que c’est étrange et ignorant que les gens parlent leur langue ethnique dans un lieu public?] J’avais été trop estomaquée pour lui répondre. Si elle avait su qu’elle deviendrait une des raisons pour lesquelles je suis maintenant si militante quant à ma langue maternelle!

Je suis donc particulièrement fière aujourd’hui de travailler dans une institution nationale où le bilinguisme est attendu et respecté, ici même au Manitoba. Les personnes employées par le MCDP, qui viennent de partout au Canada et d’ailleurs, sont bien conscientes des obligations du Musée en matière de langues officielles et sont plus que prêtes à les respecter. C’est un milieu de travail où il y a une belle ouverture à la langue et à la culture francophone.

Ainsi, 275 ans après la construction du premier fort à La Fourche, une autre “forteresse” s’élève sur le même sol, pour encourager les échanges entre les peuples et pour conscientiser tous ceux qui y pénètrent dans l’espoir que cela aidera à protéger les droits de la personne.

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