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Le massacre de Sharpeville

Le lundi 19 mars 2018
Plus de 5 000 personnes assistent aux obsèques des personnes tuées par la police du régime de l’apartheid à Sharpeville. Photo : Sowetan/Avusa Media Ltd/Gallo Images via Getty Images

 

Le 21 mars 1960, les policiers d’un township noir d’Afrique du Sud ouvrent le feu sur un groupe de gens qui manifestent pacifiquement contre les lois sur les passeports intérieurs, tuant 69 personnes. Aujourd’hui, partout dans le monde, on commémore le massacre de Sharpeville le 21 mars, Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale.

 

L’apartheid et les passeports intérieurs

Le massacre de Sharpeville survient dans une Afrique du Sud qui nie les droits et libertés de toute personne qui n’est pas considérée comme une personne « blanche » en vertu d’un système appelé « apartheid ».

Apartheid signifie « séparation », en afrikaans. Le concept est appuyé, légalisé et promu par le Parti national, élu en Afrique du Sud en 1948 par un électorat minoritaire exclusivement blanc.

Les lois du régime de l’apartheid groupent la population sud-africaine en quatre catégories : personnes blanches/européennes; personnes autochtones/noires; personnes de couleur ou métisses (de « races mêlées »); et personnes indiennes/asiatiques. La population blanche, qui compte pour 15 % de la population sud-africaine, est au sommet et détient pouvoir et richesses. La population sud-africaine noire, soit 80 % de la population du pays, est reléguée tout au bas de la hiérarchie. Les lois de l’apartheid restreignent presque tous les aspects de la vie des personnes noires en Afrique du Sud.

Certaines des lois les plus racistes sont celles qui imposent aux personnes noires d’Afrique du Sud de toujours avoir sur elles leur passeport intérieur. De telles lois existaient avant l’apartheid mais, sous l’apartheid, elles deviennent plus mordantes. Le gouvernement utilise les lois sur les passeports intérieurs pour contrôler les déplacements des personnes noires, limitant les endroits où elles peuvent vivre et travailler.

 

Les architectes de l’apartheid

Le régime de l’apartheid est fermement enraciné dans l’histoire coloniale de l’Afrique du Sud. Comme au Canada et dans d’autres régions colonisées, les communautés autochtones d’Afrique du Sud sont progressivement dépossédées de leurs terres. Quand le Parti national (NP) prend le pouvoir, la minorité blanche contrôle 92 % des terres.

Le NP est le produit de plusieurs siècles de conflits entre les colonisateurs hollandais et britanniques et les communautés autochtones. Le parti est formé surtout d’Afrikaners, les descendants des colons hollandais, convaincus que Dieu leur a donné la mission d’établir une domination blanche. Une fois au pouvoir, le NP adopte des lois pour renforcer les pratiques de ségrégation et d’oppression raciales qui ont cours depuis longtemps.

 

Résistance et Sharpeville

Pendant des années, de nombreux Sud-Africains et de nombreuses Sud-Africaines préfèrent manifester pacifiquement contre les lois de l’apartheid, y compris les lois sur le passeport intérieur. En mars 1960, un groupe appelé Congrès panafricain (PAC) décide d’organiser une manifestation pacifique dans le township noir de Sharpeville. Le plan consiste pour les manifestants et les manifestantes à marcher jusqu’au poste de police local sans leur passeport intérieur et à demander à être arrêtés.

 

 

Un gros véhicule blindé roule sur une route. Dans la foule massée des deux côtés du véhicule, les gens lèvent le poing en saluant avec le pouce levé.

Juste avant le début du massacre, un véhicule blindé circule au milieu d’une foule qui scande des slogans. Photo : Africa Media Online, APN32136

 

Le 21 mars, des milliers de personnes marchent vers le poste de police de Sharpeville. Elles se rassemblent dans un geste de défi pacifique, refusant de porter leur passeport intérieur. Elles entonnent des chansons de liberté et scandent « Non aux passeports intérieurs! ». Simon Mkutau, qui a participé à la manifestation, se rappelle : « L’atmosphère était joviale; les gens étaient joyeux, chantaient et dansaient[1]. » Mais plus le temps avançait, plus il y avait de policiers, et plus il y avait de véhicules blindés. Des avions militaires ont commencé à survoler la foule. Puis, sans avertissement, la police a ouvert le feu sur la foule non armée. Lydia Mahabuke y était quand c’est arrivé :

« Pendant que l’on se tenait là, en chantant, nous avons soudain vu la rangée de policiers pointer leur arme vers nous. On continuait à chanter et, sans un mot, sans le moindre avertissement, ils ont commencé à tirer. » Lydia a tenté de fuir, mais elle a senti quelque chose la frapper dans le dos : « Après avoir senti ça, j’ai essayé de regarder derrière moi. Les gens tombaient, épars. J’avais du sang qui me coulait le long de la jambe. J’ai boitillé jusqu’à chez moi. J’ai eu de la difficulté à me rendre chez moi[2]. »

 

Une grande foule fuit en courant vers le photographe; deux personnes sont à bicyclette.

Des gens fuient la fusillade au poste de police. Presque toutes les personnes qui ont été tuées ou blessées ont été tirées dans le dos. Photo : Africa Media Online, APN36369

 

Au total, 69 personnes sont tuées et plus de 180 personnes blessées, surtout par balle dans le dos en tentant de fuir la violence. Plus tard, un rapport révèle que plus de 700 balles ont été tirées, toutes par la police[3]. Par la suite, certains témoins déclarent avoir vu les policiers placer des fusils et des couteaux dans la main des victimes mortes, pour faire croire qu’elles étaient armées et violentes pendant la manifestation. D’autres affirment avoir vu des policiers se moquer des gens qu’ils trouvaient vivants, certains allant jusqu’à dire que les policiers ont achevé sur place certaines des personnes blessées. Les ambulances arrivent et transportent les victimes à l’hôpital. Dans certains cas toutefois, les policiers suivent les blessés à l’hôpital, les arrêtent et les emprisonnent. Dans d’autres cas, ils laissent un peu de temps aux victimes pour être soignées avant de les arrêter[4].

 

Répercussions

Après les arrestations, tout le monde craint de parler de la tragédie. « Dans les jours qui ont suivi la fusillade, il ne s’est rien passé, explique Albert Mbongo, qui a participé à la manifestation et réussi à s’en sortir sans blessure. Personne n’osait en parler parce que si on en parlait, on était arrêté. Je n’ai même pas pu assister aux funérailles; seulement les femmes et les enfants pouvaient y assister. »[5]

Loin de Sharpeville toutefois, tant en Afrique du Sud qu’à l’extérieur du pays, de nombreuses personnes expriment leur indignation. Pour protester contre le massacre, le chef Albert Luthuli, président du Congrès national africain (ANC), brûle son propre passeport intérieur. Nelson Mandela et d’autres membres de l’ANC font de même en signe de solidarité. Peu après, le 30 mars, 30 000 personnes environ marchent vers Le Cap pour protester contre le massacre[6].

 

Nelson Mandela brûle son passeport intérieur dans un petit contenant en métal.

Nelson Mandela brûle son passeport intérieur pour protester contre l’apartheid et dénoncer le massacre de Sharpeville, 1960.

 

La réaction internationale au massacre ne se fait pas attendre et est unanime. De nombreux pays partout dans le monde condamnent cette atrocité. Le 1er avril, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte une résolution condamnant le massacre et demandant au gouvernement sud-africain d’abandonner sa politique d’apartheid. Un mois plus tard, l’Assemblée générale des Nations Unies déclare que l’apartheid viole la Charte des Nations Unies. C’est la première fois que les Nations Unies discutent de l’apartheid[7]. Six ans plus tard, résultat direct du massacre de Sharpeville, les Nations Unies font du 21 mars la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale.

Après Sharpeville, le gouvernement de l’Afrique du Sud devient de plus en plus isolé, mais refuse d’abandonner ses politiques d’apartheid et de discrimination raciale. Il commence par déclarer l’état d’urgence et emprisonne près de 2 000 personnes. Puis, le 8 avril 1960, il interdit l’ANC et le PAC – il est dorénavant illégal d’être membre de ces organisations.

De nombreux membres de ces deux organisations décident d’entrer dans la clandestinité. C’est le cas de Nelson Mandela. Il dira par la suite : « Nous adhérons à ce que dit la Déclaration universelle des droits de l’homme, que “la volonté du peuple est la base de l’autorité du gouvernement”; pour nous, accepter l’interdiction de nos organisations, c’était l’équivalent d’accepter de réduire les Africains et les Africaines au silence pour toujours[8]. »

Mandela et d’autres personnes ne croient plus qu’il soit possible de vaincre l’apartheid de manière pacifique. Tant le PAC que l’ANC forment des ailes armées et se lancent dans une lutte militaire contre le gouvernement. De nombreuses et longues années de lutte et de souffrance attendent les combattants et les combattantes, mais Sharpeville est le début de la fin pour l’apartheid. Prakash Diar, un avocat sud-africain spécialiste des droits de la personne, explique : « Le monde entier était indigné parce que la police avait fait. Le 21 mars 1960, l’isolement de l’Afrique du Sud commence. Il aura fallu du temps, mais l’isolement et le boycottage de l’Afrique du Sud commencent doucement, parce que les pratiques du gouvernement sont inhumaines et injustes. »

L’attention mondiale se tourne encore une fois vers Sharpeville des années plus tard. Dans les années 1980, Prakash Diar défend six personnes injustement accusées de meurtre par le gouvernement de l’apartheid. Les accusés, cinq hommes et une femme, allaient être connus comme les six de Sharpeville. L’affaire attire l’attention internationale, plaçant une fois de plus Sharpeville sous les feux de la rampe et mettant en évidence la brutalité du gouvernement de l’apartheid[9].

En décembre 1996, deux ans après la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud adopte une nouvelle constitution protégeant les droits et libertés de tous et de toutes. C’est le président Nelson Mandela qui la signe, dans la ville de Sharpeville, tout près du lieu du massacre. En Afrique du Sud, le 21 mars est maintenant la Journée des droits de la personne.

Vous pourrez en savoir plus au sujet de Sharpeville et de la lutte contre l’apartheid dans l’exposition Mandela : Lutte pour la liberté, qui ouvrira en juin 2018 au Musée canadien pour les droits de la personne.

Matthew McRae est spécialiste du contenu numérique au Musée.

 

[1] Tom Lodge. Sharpeville : An Apartheid Massacre and its Consequences, New York, Oxford University Press, 2011, p. 4.

[2] Ibid, 10.

[3] Sahm Venter, Exploring Our National Days: Human Rights Day 21 March, Auckland Park, Jacanda Media, 2007, p. 22.

[4] Tom Lodge, Sharpeville : An Apartheid Massacre and its Consequences, p. 13-14.

[5] Ibid, 17.

[6] The Road to Democracy in South Africa: Volume 1 [1960-1970], Pretoria, Unisa Press, 2010, p. 239.

[7] Sam Dubow, Apartheid 1948-1994, Oxford, Oxford University Press, 2014, p. 83.

[8] Kader Asmal, David Chidester et Wilmot James, éd., Nelson Mandela in his Own Words: From Freedom to the Future, London, Abacus, 2013, p. 30.

[9] Vous pouvez lire l’histoire des six de Sharpeville dans l’ouvrage de Prakash Diar The Sharpeville Six, Toronto, McClelland & Stewart Inc., 1990.