A A

Le pouvoir des histoires personnelles

Le mardi 24 janvier 2017
Judy Cohen, vers 1944.

Je m’appelle Javier Torres. Il y a deux ans, j’ai déménagé à Winnipeg et je suis devenu interprète de programmes au Musée canadien pour les droits de la personne. Quand j’ai commencé mon emploi au Musée, beaucoup de mes amis de Québec voulaient savoir : pourquoi as-tu choisi de travailler dans un musée des droits de la personne à Winnipeg? Je suis venu ici parce que je crois au mandat du Musée, qui est de raconter des histoires sur les droits de la personne et d’inspirer la réflexion et la conversation, et parce que je savais intuitivement que c’était la bonne décision. Toutefois, je n’avais pas de liens personnels solides avec le mandat du Musée jusqu’au jour où j’ai rencontré Judy. Cette rencontre a été l’une des plus marquantes de ma vie.

C’était un dimanche matin, une journée de travail comme les autres au Musée. Ce matin-là, je faisais une visite guidée Exploration des galeries avec un groupe de visiteurs et de visiteuses de Toronto. Pour les 45 premières minutes, tout se passait comme prévu – jusqu’à ce que notre groupe entre la galerie Examiner l’Holocauste. Au milieu de mon introduction habituelle, une femme s’est avancée et a commencé à utiliser un des écrans tactiles situés dans la galerie. Le groupe m’a alors demandé d’arrêter mon introduction. Quelqu’un a pointé l’écran du doigt en s’exclamant : « Judy, c’est toi! » L’histoire de Judy Cohen, la femme qui utilisait l’écran tactile, était racontée dans l’exposition. Surpris, je lui ai demandé si nous pouvions tous regarder la vidéo ensemble et elle a accepté.

Dans la vidéo, on apprend que, alors qu’elle était adolescente pendant les années 1940, Judy a été déportée de la Hongrie et emmenée avec sa famille au camp de concentration d’Auschwitz. Ses parents, ses quatre frères et sœurs et sa famille élargie ont tous péri pendant l’Holocauste. Judy a survécu et a été envoyée dans une usine de fabrication d’avions, où elle était forcée à travailler. À l’âge de 16 ans, elle a été libérée par des troupes américaines pendant une marche de la mort.

À la fin de la vidéo, tout le monde est resté silencieux, même moi. Je parle en public depuis toujours, mais aucune parole ne me venait, sauf : « Les mots me manquent; je n’ai rien à dire. »

Judy a alors pris contrôle de la situation et a calmement commencé à parler de son expérience de l’Holocauste. À un moment donné, elle a pointé vers la gigantesque photo aérienne du camp de concentration d’Auschwitz en disant : « C’est là que je vivais. » À ce moment précis, je me suis rendu compte qu’il y a un type de souffrance qu’on ne peut ni expliquer ni comprendre. Seules les personnes qui ont vécu ces expériences tragiques peuvent vraiment communiquer leur douleur. Je me suis aussi rendu compte que nous avons la responsabilité de faire en sorte que ces histoires sont racontées.

Le crime de génocide est commis dans l’intention de détruire un peuple physiquement, mais aussi de détruire ce qui importe par rapport à l’identité de ce groupe, comme sa langue, sa culture, ses traditions, ses croyances, ses institutions, sa mémoire collective, sa dignité, jusqu’au sens d’humanité même de chaque membre du groupe.

De même qu’il faut partager la flamme d’une bougie afin de la préserver – en allumant d’autres bougies –, la seule façon de préserver le caractère précieux de nos identités individuelles et collectives est de le partager avec d’autres et de le transmettre de génération en génération. Tous les groupes humains désirent exister pour l’éternité. Pour y arriver, nous exprimons notre culture et nous partageons notre créativité, notre histoire et notre sens d’humanité.

C’est ce dimanche matin que j’ai réellement compris cette partie de notre mandat, soit celle de préserver et de faire connaître des histoires comme celle de Judy. Par son histoire et celles de nombreuses autres personnes qu’on peut découvrir ici au Musée, les visiteurs et les visiteuses peuvent entretenir la flamme et la partager avec d’autres. En écoutant ces histoires et en étant témoins, nous redonnons vie aux voix que d’autres avaient tenté de taire pour toujours. Maintenant, quand on me demande « Pourquoi le Musée canadien pour les droits de la personne? », je parle de ce dimanche matin quand j’ai rencontré Judy et quand j’ai constaté la puissance de l’histoire d’une seule personne.