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Les mots « Jamais plus » ont‑ils perdu leur sens?

Le samedi 27 janvier 2018
Le professeur Alain Goldschläger, historien de l’Holocauste et professeur à l’Université Western de London, en Ontario.

Le 27 janvier 1945, les troupes soviétiques ont libéré le camp d’extermination d’Auschwitz‑Birkenau dans la Pologne occupée par le régime nazi. C’est là que l’Allemagne nazie, sous la conduite d’Adolf Hitler, a exterminé plus d’un million de personnes, pour la plupart des Juifs. En 2005, les Nations Unies ont décrété que le 27 janvier serait la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste. Chaque année, cette journée nous donne l’occasion et le devoir de nous souvenir de la tentative des nazis d’exterminer le peuple juif au cours de l’Holocauste ainsi que de leurs attaques ciblées contre de nombreux autres groupes et individus.

À l’occasion de la Journée de commémoration de l’Holocauste de 2018, un chercheur‑conservateur du Musée, Jeremy Maron, Ph. D. s’est entretenu avec le professeur Alain Goldschläger, historien de l’Holocauste et professeur à l’Université Western de London, en Ontario.


Jeremy Maron : Pourquoi est‑il important que le monde se rappelle et commémore l’Holocauste? Pourquoi est‑il important d’avoir une journée internationale à cette fin?

Alain Goldschläger : L’Holocauste s’est produit dans un lieu physique bien circonscrit, en Europe bien entendu, entre 1940 et 1945. Or, cette tragédie est aussi un prototype de génocide. C’est une journée pour réfléchir à ce qui peut conduire à un génocide. En cette journée du souvenir, nous devons mettre en perspective les événements d’aujourd’hui, nous souvenir du passé et établir un lien entre le passé et ce qui se passe aujourd’hui. Il est vraiment important que les gens du monde entier réfléchissent à cela. Ce n’est pas par hasard que les Nations Unies ont choisi d’attirer l’attention sur l’Holocauste et de souligner l’importance d’informer les gens sur cette tragédie. Tous les autres génocides qui ont marqué le 20e siècle sont irrévocablement liés d’une manière ou d’une autre à l’Holocauste…  Cette tragédie a marqué la société mondiale. 


J.M. : Alors que les gens de partout dans le monde se rappellent et commémorent l’Holocauste, cette commémoration prendra naturellement diverses formes. En tant que spécialiste de l’Holocauste, comment définissez‑vous votre rôle dans cette commémoration?

A.G. : Tous les jours, nous sommes bombardés d’information et nous avons à peine le temps de suivre l’actualité internationale qui évolue à un rythme effarant. La journée internationale de commémoration de l’Holocauste nous invite à faire une pause et à réfléchir à un seul événement, l’Holocauste.

En tant que chercheurs, nous devons raconter les événements du passé. Une partie très difficile de notre travail consiste à faire comprendre aux gens la logique des politiques, des actions et du processus global, dans l’esprit qui régnait au moment des événements. Le grand danger, c’est que les gens voient cette tragédie à travers le prisme du 21e siècle. Pour comprendre comment l’Holocauste a pu se produire, pour avoir une idée exacte de la société de l’époque, de ses principes, de son état d’esprit et de sa mentalité, pour comprendre ce qui a rendu ces atrocités possibles, nous devons retourner en arrière. C’est seulement en arrivant à comprendre comment les gens des années 1930 voyaient le monde qui les entourait que nous pourrons vraiment comprendre cette période. C’est seulement alors que nous pourrons espérer prendre des mesures énergiques pour prévenir d’autres génocides. Lorsque nous invitons les gens à se souvenir de l’Holocauste, nous leur demandons de réfléchir à ce qui a pu conduire à un génocide.


J.M. : Avez‑vous remarqué des tendances ou des changements dans la volonté ou la capacité de vos étudiants et étudiantes à examiner l’Holocauste dans cette perspective contextuelle? Sont‑ils prêts à réfléchir à ce que les gens faisaient dans les années 1930 et aux raisons qui les ont poussés à faire ce qu’ils ont fait? 

A.G. : Je pense que nous vivons dans une époque particulière. Les événements de la guerre souffrent de la distance historique – ils commencent à se momifier à un moment donné. Prenons, par exemple, le slogan « Jamais plus ». Le problème, c’est que les mots « Jamais plus » ont pratiquement perdu tout leur sens. Ces mots qui avaient une si forte signification en 1945 sont devenus banals et ne signifient plus grand‑chose. La difficulté, c’est d’inciter les étudiants à se transposer en 1945 pour comprendre ce que les gens de l’époque ressentaient et espéraient, et à saisir le sens profond qu’ils donnaient aux mots « Jamais plus ». Le gros de notre travail consiste à réactualiser l’expérience de la guerre, mais la distance pose un défi de taille. J’ai des étudiants qui sont allés à Auschwitz et j’ai parfois de la difficulté à leur faire comprendre qu’ils ne s’en vont pas seulement dans un camp de concentration, mais dans un musée. Ce qu’ils y voient, ce n’est pas ce que les détenus voyaient. Après tout, 70 ans se sont écoulés depuis. C’est le plus gros défi, à mon avis. Nous devons chercher à comprendre ce « fragment d’histoire » de l’intérieur afin de pouvoir porter un regard neuf sur notre monde d’aujourd’hui. 


J.M. : En 2005, l’année où a été instituée la Journée internationale de commémoration de l’Holocauste par les Nations Unies, c’était le 60e anniversaire de la libération d’Auschwitz. Cette année‑là, j’ai eu l’occasion de faire une visite commémorative de l’Holocauste. À l’époque, on attachait une très grande importance à certaines questions relatives à la commémoration, à la distance et au passé historique. Et nous revoilà, douze ans plus tard. Depuis la désignation de la Journée internationale de commémoration de l’Holocauste, pensez‑vous que la signification du souvenir a évolué au sein de notre société, que ce soit le souvenir du passé historique en général ou de l’Holocauste en particulier? 

A.G. : En 2005, les survivants qui pouvaient encore témoigner avaient déjà plus de 70 ans. Ils avaient encore suffisamment d’énergie pour faire la tournée des écoles [et parler aux étudiants]. Douze ans plus tard, il n’en reste plus que quelques‑uns. Ce qui me trouble, c’est de voir que depuis 10, 15 ou 20 ans, un système de symbolisation s’est mis en place. Ce que je veux dire par là, c’est qu’Auschwitz semble devenu l’unique symbole de l’Holocauste et de la tragédie des camps. Selon les derniers calculs faits par le United States Holocaust Memorial Museum, il y aurait eu plus de 50 000 camps, petits, grands ou provisoires. Il y avait plusieurs centaines de grands camps d’importance, mais la mémoire collective semble réduire tous ces camps à un seul. Et cela est très triste. Il faut comprendre que les souffrances et les traitements cruels subis par les détenus des autres camps ont la même valeur que ceux vécus par les détenus d’Auschwitz. Je pense que la prochaine génération de conférenciers, de chercheurs et d’éducateurs doit se garder de faire d’un seul camp et d’un seul pays le symbole de toutes ces atrocités. L’Holocauste est une tragédie unique en son genre par son ampleur et englobe de nombreux pays et autant de sociétés culturelles et politiques. Les génocides du Rwanda ou du Darfour, par exemple, ne mettaient en cause qu’un ou deux groupes de la société. L’Holocauste a touché de nombreux pays, chacun ayant sa propre dynamique. 

Une autre chose qui me dérange parfois, c’est la tentation de nombreux éducateurs à établir une compétition ou une échelle des souffrances. Il peut être dangereux de dire, par exemple, que les personnes qui ont été envoyées à Auschwitz ont souffert plus que celles envoyées à Buchenwald ou à Dachau. Dans un génocide, il n’y a pas d’échelle de souffrance. Tout le monde souffre et il est tout à fait inacceptable de dire qu’un être humain a souffert davantage parce qu’il a été envoyé à un endroit plutôt qu’à un autre. 


J.M. : Avez‑vous des stratégies à recommander à ceux et celles qui souhaiteraient profiter de la Journée internationale de commémoration de l’Holocauste pour sensibiliser leurs jeunes enfants à cette tragédie, d’une manière adaptée à leur âge (ce qui est toujours un défi)? 

A.G. : Le plus important, c’est de faire une pause et de faire quelque chose de spécial. Par exemple, emmener un enfant dans un musée. Si vous habitez Winnipeg, pourquoi ne pas accompagner votre enfant au Musée canadien pour les droits de la personne et réfléchir ensemble aux droits de la personne en s’inspirant de l’exposition en cours. Il faut sortir de l’année 2018. Il faut arrêter le temps et réfléchir à ce qu’un musée comme celui‑là peut vous offrir. Même si vous n’êtes pas de confession juive, pourquoi ne pas aller dans une synagogue ou dans un centre juif pour voir ce qu’ils organisent et réfléchir à ce que vous voyez. 

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