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Ramener les ancêtres à la maison : musées, rapatriement et le potlatch de Cranmer

Le vendredi 8 juin 2018

L’aînée Axu, Agnes Alfred, tenant un masque de cérémonie qui a été retourné à la Première Nation Kwakwaka’wakw, en Colombie-Britannique. Photo : gracieuseté de l’U’Mista Cultural Centre, Vickie Jensen.

 

Voici l’histoire d’un potlatch – et de la longue lutte qui a suivi. Pour ceux qui se posent la question, un potlatch est une cérémonie pratiquée par les peuples autochtones de la côte nord-ouest du Pacifique, au Canada et aux Étatsx-Unis. Bill Cranmer, de la Première Nation Kwakwaka’wakw du nord de la Colombie-Britannique, explique l’importance du potlatch.

« Chaque événement important pour la communauté était marqué par un potlatch, un festin. C’était aussi un moyen pour notre peuple de garder son histoire vivante puisque, chaque fois qu’il y avait un potlatch, on se trouvait à inviter les gens à en être témoins – et ils gardaient notre histoire vivante en se rappelant ce dont ils avaient été témoins au potlatch, puisque nous n’avions pas de langage écrit à l’époque. »

 

Bill Cranmer, un homme plus âgé aux cheveux gris, se tient debout vers l’appareil photo. Il porte une couverture à franges et aux motifs géométriques sur ses épaules. Il porte aussi un chapeau de fourrure orné d’une pièce centrale de forme carrée en métal

Le chef William Cranmer est le fils de Dan Cranmer, qui a organisé le potlatch de 1921, qu’on connaît maintenant sous le nom « potlatch de Cranmer ». Photo : gracieuseté de l’U’Mista Cultural Centre.

Le potlatch de Cranmer

Le père de Bill Cranmer, Dan, organise un potlatch le jour de Noël en 1921. Maintenant souvent appelé le « potlatch de Cranmer », il a lieu dans le village de ‘Mimkwamlis sur l’île Village, en Colombie-Britannique. Au moins 300 personnes sont invitées, ce qui en fait l’un des plus importants potlatchs jamais vus sur la côte de la Colombie-Britannique. Malgré son ampleur, le potlatch de Cranmer se tient en secret parce que, en 1921, les potlatchs sont interdits au Canada.

En effet, de 1885 à 1951, le gouvernement fédéral interdit les potlatchs dans le but de détruire la culture et la religion autochtones[1]. L’interdiction est enchâssée dans la Loi sur les Indiens, qui vise à contrôler la vie des Autochtones et constitue un outil d’assimilation[2]. Quand ils entendent parler du potlatch de Cranmer, les fonctionnaires fédéraux locaux décident de punir ceux et celles qui y ont participé. Ils accusent 45 personnes en vertu de l’interdiction qui pèse sur les potlatchs[3].

Ce que les fonctionnaires veulent réellement, toutefois, c’est de mettre un terme à la pratique des potlatchs. Ils offrent aux personnes qui sont accusées d’éviter la prison, à condition que l’ensemble de la communauté accepte deux conditions. La première, que toutes les participants et toutes les participantes au potlatch promettent d’abandonner la pratique des potlatchs; la deuxième, que la communauté remette aux autorités tous les masques, costumes, coiffes et autres éléments utilisés dans les potlatchs. La plus grande partie de la communauté accepte de se défaire de ses biens pour sauver ceux et celles qui sont accusés. Malgré tout, 22 personnes reçoivent une peine suspendue et 20 hommes et femmes sont envoyés en prison à Vancouver pour de brèves sentences de deux ou trois mois.

En tout, les fonctionnaires confisquent 750 articles utilisés dans les potlatchs. La majorité de ces objets se retrouvent dans trois musées, soit le Musée national du Canada (aujourd’hui le Musée canadien de l’histoire), le Royal Ontario Museum de Toronto et le Museum of the American Indian de New York. Les Kwakwaka’wakw touchent environ 1 400 $ pour leur collection d’œuvres d’art et d’objets sacrés – mais des années plus tard, des aînés et des aînées rappellent qu’ils n’ont jamais vu la couleur de cet argent.

 

« Mon père ne parlait pas beaucoup du potlatch parce qu’il se sentait tellement mal au sujet de ce qui était arrivé à beaucoup de nos gens, aux chefs, aux membres de nos familles qui avaient été envoyés en prison à cause de son potlatch. »

- Chef Bill Cranmer

 

La quête pour le rapatriement

Le gouvernement fédéral lève l’interdiction des potlatchs en 1951, dans le cadre d’une réforme partielle de la Loi sur les Indiens. Malgré le temps passé, les Kwakwaka’wakw n’ont pas oublié la perte des articles qu’ils utilisaient dans les potlatchs. En 1958, après la levée de l’interdiction sur les potlatchs, les membres de la communauté commencent à réclamer le rapatriement des objets qui leur avaient été enlevés après le potlatch de Cranmer.

Rapatrier une chose signifie assurer son retour sur le territoire auquel elle appartient – et pour les Kwakwaka’wakw, la place légitime des articles du potlatch de Cranmer est au sein de leur communauté. La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones leur donne raison; l’article 31 de la Déclaration stipule en effet que « Les peuples autochtones ont le droit de préserver, de contrôler, de protéger et de développer leur patrimoine culturel, leur savoir traditionnel et leurs expressions culturelles traditionnelles […] ».

Après des années de négociations, le rapatriement a finalement lieu en 1979 et en 1980. Les Kwakwaka’wakw et le gouvernement fédéral conviennent de placer la collection rapatriée dans deux nouveaux établissements : le Nuyumbalees Cultural Centre de Cape Mudge, ouvert en 1979, et l’U’Mista Cultural Centre d’Alert Bay, ouvert en 1980. Il s’agit des premiers établissements du genre au Canada voués expressément à abriter la collection rapatriée au sein d’une communauté des Premières Nations.

 

Un groupe d’hommes et de femmes plus âgés chante, debout devant un grand bâtiment en bois. Un homme joue du tambour. Tous et toutes portent de longues chemises ou des couvertures décorées de motifs faits de boutons.

Une cérémonie de rapatriement à Alert Bay, en Colombie-Britannique. Le retour d’objets sacrés revendique les droits politiques et culturels autochtones. Photo : gracieuseté de l’U’Mista Cultural Centre, Vickie Jensen.

 

Un grand bâtiment rectangulaire blanc sur une colline. La devanture est peinte d’œuvres stylisées représentant un oiseau assis sur une créature aquatique. Le bec de l’oiseau est en trois dimensions, en saillie.

Le U’Mista Cultural Centre à Alert Bay est l’une des deux institutions créées pour abriter les articles rapatriés du potlatch de Cranmer. Photo : gracieuseté de l’U’Mista Cultural Centre.

 

« En ramenant nos trésors chez nous, notre but est de rectifier une terrible injustice qui fait partie de notre histoire. »

- Gloria Cranmer-Webster, directrice fondatrice de l’U’Mista Cultural Centre

 

Ce n’était toutefois que le début du processus de rapatriement. En 1988, le Royal Ontario Museum procède au rapatriement de sa portion de la collection Potlatch, et d’autres objets sont rapatriés du National Museum of the American Indian en 1993 et en 2003. Encore aujourd’hui, on compte au moins un objet qui n’a toujours pas été rapatrié, bien qu’il soit actuellement prêté à la U’mista Cultural Society.  

Si presque tous les objets de la collection Potlatch ont été rapatriés, de nombreux autres artéfacts culturels n’ont toujours pas réintégré les communautés autochtones de la côte Ouest auxquelles ils appartiennent. De nombreux objets ont été enlevés aux peuples autochtones par des anthropologues, des explorateurs et des opportunistes, qui les ont ensuite vendus à des musées ou à des collectionneurs particuliers[4]. La course pour localiser ces objets se poursuit. Le Nuyumbalees Cultural Centre a récemment rapatrié trois masques et, peu avant, il avait rapatrié les restes humains d’ancêtres qui avaient été retirés de la communauté.

Aujourd’hui, la quête des objets à rapatrier peut même se faire en ligne. Jodi Simkin, ancienne directrice du Nuyumbalees Cultural Centre, décrit une application que l’office du rapatriement de la Première Nation de Klahoose est en train de créer en partenariat avec le Royal British Columbia Museum et qui permettra à la population de participer au rapatriement d’objets..

« Avec l’application, tout le monde peut s’inscrire en tant que détective culturel – et si on tombe sur un objet qui servait aux potlatchs, on peut le signaler et ainsi contribuer à ce qu’il soit remis à la communauté voulue. Avec cette application, le public peut commencer à appuyer l’idée que ces objets doivent être retournés à leur communauté légitime, que ce processus de réconciliation et de rapatriement n’est pas seulement pertinent, mais essentiel pour faire avancer les communautés. C’est vraiment emballant. »

 

« Si nous espérons améliorer les relations, il faut commencer à changer le discours et le dialogue qui se passe entre la communauté des musées et les Premières Nations. »

- Jodi Simkin, ancienne directrice du Nuyumbalees Cultural Centre

 

Vers un avenir meilleur : les musées et le patrimoine culturel autochtone

L’histoire du potlatch de Cranmer et le rapatriement des objets n’est pas seulement l’histoire d’une injustice et de la quête pour redresser un tort. C’est aussi l’histoire du rôle que les musées ont joué auprès des communautés autochtones. Par le passé, de nombreux musées ont abrité et conservé des artéfacts culturels autochtones sans le consentement des communautés auxquelles ces objets appartenaient. Depuis quelques années, toutefois, on assiste de plus en plus à une collaboration entre les musées et les communautés autochtones pour protéger le patrimoine autochtone. Une plus grande collaboration entre les musées et les peuples autochtones figurait d’ailleurs parmi les 94 appels à l’action formulés par la Commission de vérité et réconciliation du Canada dans son rapport final.

Jodi Simkin explique qu’en ce qui concerne la garde et la protection du patrimoine autochtone, les musées doivent laisser les communautés autochtones leur montrer la voie. Dans le passé, les musées prenaient souvent les objets liés aux potlatchs, et d’autres artéfacts, en partie parce qu’ils étaient convaincus que la culture autochtone disparaîtrait; ils avaient le sentiment d’ainsi préserver ce patrimoine.

Mais la culture autochtone n’est pas disparue et Jodi Simkin croit maintenant que les musées ont la responsabilité de travailler de concert avec les communautés autochtones pour leur remettre leur patrimoine.

« La réalité, c’est que les Premières Nations sont toujours là et qu’elles sont parfaitement capables d’entretenir et d’avoir sous leur garde les objets qui appartiennent à leur patrimoine culturel. Les musées ne se sont pas adaptés au fait que nous disposons de centres culturels autochtones et que nous avons la capacité, sur le plan institutionnel et sur le plan communautaire, de rendre ces artéfacts aux communautés auxquelles ils appartiennent. »

Dans le cas de la collection Potlatch, le rapatriement a eu un effet extraordinaire sur la communauté. Lors de l’ouverture de l’U’mista Cultural Centre en 1980, Bill Cranmer a souligné le droit de tous les peuples autochtones d’avoir accès à leur propre patrimoine culturel et d’en disposer à leur gré. Dans un discours qu’il a prononcé à cette époque, il a déclaré qu’il était important de connaître son passé pour pouvoir se battre pour son avenir.

Quelque 27 ans plus tard, Bill Cranmer est toujours profondément touché par le rapatriement des objets provenant du potlatch organisé par son père en 1921. Il ressent un lien personnel et spirituel avec ces artéfacts et est très heureux de faire connaître son patrimoine culturel. Il croit que c’est important pour les prochaines générations de jeunes kwakwaka’wakw.

 

 

William Cranmer, homme plus âgé aux cheveux gris, tient une coiffe faite de linge et de fourrure qui comprend un visage rond et peint sculpté en bois. À la droite de William Cranmer se trouve Aube Elléouët, une femme plus âgée aux cheveux courts.

Le chef William Cranmer (à gauche) célèbre le retour d’une coiffe en septembre 2003. Aube Elléouët (à droite), dont le père avait la coiffe dans sa collection, a rendu l’objet à la communauté. Photo : gracieuseté de l’U’Mista Cultural Centre.

 

« Je veux simplement faire connaître à tous et à toutes la véritable histoire de notre peuple, et leur dire que nos cérémonies, nos chants et nos danses reprennent leur place légitime. Nous sommes très fiers de nos jeunes qui apprennent ces chants et ces danses, car nos cérémonies doivent se poursuivre. »

- Chef Bill Cranmer

 

L’histoire du potlatch de Cranmer est racontée au Musée canadien pour les droits de la personne, dans la galerie Les parcours canadiens. Les objets de la collection Potlatch se trouvent maintenant presque tous au Nuyumbalees Cultural Centre de Cape Mudge, en Colombie-Britannique, et à l’U’mista Cultural Centre d’Alert Bay, en Colombie-Britannique.

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On peut se poser des questions importantes :

Question 1 :

Que voudriez-vous léguer aux générations futures?

Question 2 :

Quel type de patrimoine culturel est important pour vous et votre communauté?

Question 3 :

Quel rôle les musées peuvent-ils jouer dans la conservation et la protection du patrimoine?

 

[1] Les missionnaires et les autorités fédérales voulaient la disparition des potlatchs. Pour eux, les potlatchs défiaient les formes non autochtones d’autorité et empêchaient l’assimilation. Voir Douglas Cole et Ira Chakin, An Iron Hand Upon the People: The Law Against the Potlatch on the Northwest Coast, Douglas & McIntyr, Vancouver, p. 15-20. Voir aussi Ronald W. Hawker, Tales of Ghosts: First Nations Art in British Columbia, 1922-1961, Vancouver, UBC Press, 2003, p. 19, et Daniel Raunet, Without Surrender, Without Consent: A History of the Nisga’a Land Claims Vancouver, Douglas & McIntyre, 1996, p. 70.

[2] L’historien John Milloy explique que la Loi sur les Indiens appliquait « des règlements aux collectivités, afin d’établir des normes économiques et sociales canadiennes pour l’ensemble des activités communautaires. » Il affirme aussi que « les versions de la Loi sur les Indiens antérieures à la Seconde Guerre mondiale autorisaient les membres des Premières Nations à se joindre à la collectivité nationale uniquement à titre de personnes émancipées et assimilées. » Pour de plus amples renseignements, voir John Milloy, Le colonialisme selon la Loi sur les Indiens : un siècle de déshonneur, 1869-1969, West Vancouver, National Centre for First Nations Governance, 2008.

[3] La modification de la Loi sur les Indiens, entrée en vigueur en 1885, disait ceci : « Tout Sauvage ou autre personne qui participe ou assiste à la célébration de la fête sauvage désignée sous le nom de la “Potlatche”, ou à la danse sauvage désignée sous le nom de “Tamanawas”, est coupable de délit et passible d’incarcération, pour une durée d’au plus six mois et d’au moins deux mois, dans une prison ou autre lieu de confinement, et tout Sauvage ou autre personne qui encourage, directement ou indirectement, un Sauvage ou des Sauvages à organiser ou célébrer cette fête ou cette danse, ou à assister à la célébration de cette fête ou de cette danse, est coupable du même délit et passible de la même peine. ». Pour de plus amples renseignements, voir Keith D. Smith, éd., Strange Visitors: Documents in Indigenous-Settler Relations in Canada from 1876, Toronto, University of Toronto Press, Higher Education Division, 2014.

[4] Voir Janet Catherine Berlo et Ruth B. Phillips, « Our (museum) world turned upside down: Re-presenting Native American arts », The Art Bulletin, mars 1995, vol. 77, no 1, p. 6.