A A

Un poème yiddish venu de l’Holocauste

Le vendredi 25 avril 2014
Stan Zynoberg et le chercheur-conservateur du MCDP, Jeremy Maron, un exemplaire du poème d'Herschel Zynoberg à la main. Source: MCDP

Cette année, le dimanche 27 avril marquera le début de Yom ha‑Shoah, ou jour commémoratif de l’Holocauste 1. J’aimerais donc profiter de l’occasion pour parler d’une acquisition récente faite par le Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP), soit un poème yiddish venu de l’Holocauste et rédigé le 13 janvier 1943 par Herschel (Harry) Zynoberg.

Herschel est né à Radom, en Pologne, en 1917. Sa famille a été victime de l’Holocauste après l’invasion nazie de 1939. Durant la Seconde Guerre mondiale, Herschel a été envoyé au ghetto de Radom, puis à Auschwitz, où il a été épargné parce que les nazis avaient besoin de ses compétences de couturier. Après la guerre, Herschel s’est retrouvé dans un camp pour personnes déplacées à Stuttgart, en Allemagne. Il est venu au Canada avec sa femme (elle aussi une survivante) vers 1947 - 1948 et est décédé en 1999.

Un homme à cheval en uniforme dans la rue. Deux hommes se tiennent à côté.

Herschel (Harry) Zynoberg, alors policier au campement des personnes déplacées de Stuttgard, c. 1946-1947. Gracieusement fourni par Stan Zynoberg.

Lorsque son fils Stan a découvert le poème en 2012, sa réaction, dit‑il, a été immédiate : il voulait faire don du poème et de sa traduction 2, au MCDP et a donc communiqué avec nous pour nous en parler. C’est avec enthousiasme que nous l’avons accepté pour l’intégrer à notre collection permanente, car il y a là un lien tout à fait évident avec les droits de la personne, donc avec notre mandat. Non seulement s’agit‑il d’un témoignage personnel à valeur historique directement lié à l’Holocauste, mais aussi d’un document qui illustre la résilience de la dignité humaine. Ce poème incarne la volonté de Herschel Zynoberg de préserver son identité religieuse, culturelle et linguistique, et ce, en dépit de la campagne brutale menée par les nazis pour éradiquer toutes traces de cette même identité.

Comme Herschel a écrit ce poème au milieu de ses expériences de l’Holocauste, l’un des aspects les plus poignants de son témoignage est la façon dont s’y entremêlent espoir et désespoir.

Un papier jauni.

Poème yiddish d’Herschel (Harry) Zynoberg, écrit durant l’Holocauste le 13 janvier 1943. Source : MCDP

Le poème évoque de façon frappante le sentiment de désespoir régnant dans le ghetto : « La noirceur enveloppe encore les alentours. Un ciel de tristesse demeure suspendu au‑dessus du ghetto. » Il décrit les jeunes et les vieux, les pères et les mères qui attendent l’Ange de la mort (« Malech Hamavos »). Il parle aussi de la menace de violence planant sur le ghetto, décrivant « la blancheur de la neige tournant au rouge » après qu’eu été entendu « le crissement d’une botte sur la neige gelée ».

Et malgré tout, il y a des notes d’espoir. D’abord, le poème parle de résistance et de dignité. Herschel l’a rédigé le jour même d’une déportation de Radom à Treblinka. On y lit Herschel qui s’exclame : « Et les cœurs sombres se sont enflammés. Victorieux, ils ont fait face à la mort. Pleurant de triomphe3. »

Du poème se dégage aussi le désir de voir se perpétuer la langue et la culture yiddish. Le yiddish, langue principale de la majorité des Juifs tués au cours de l’Holocauste, a presque disparu avec le meurtre de millions d’entre eux. À la fin du poème, Herschel imagine « Notre chère Yiddishkeit » florissant éternellement au paradis (dans le « Gan Eiedn », ou jardin d’Éden).

Le poème se termine sur un appel au souvenir. Non seulement l’auteur s’exclame-t‑il :« Yiskor. Aujourd’hui je me rappelle toute ma souffrance », mais il invite implicitement le lecteur à se souvenir de tous ceux et celles visés par l’Holocauste, la « Yiddishkeit ».

Plus tôt cette année, j’ai demandé à Stan, le fils de Herschel, ce que ce poème représentait pour lui. Il m’a répondu : « Pour moi, ce poème, c’est l’expérience vécue par mon père durant la guerre. Il s’en dégage une atmosphère de fin des temps. Je crois qu’au moment où il a écrit ça, il ne pensait pas s’en sortir vivant. » Il croit qu’avec ce poème, son père tentait de laisser quelque chose derrière lui en disant : « Voici ce que je vous laisse en héritage. Ne l’oubliez pas. »

Non, nous ne l’oublierons pas.

1. La date de Yom ha Shoah marque l’anniversaire du soulèvement dans le ghetto de Varsovie d’après le calendrier juif (le 27 Nissan). De ce fait, cette date varie quelque peu chaque année par rapport au calendrier grégorien, plus usuel. De plus, comme les journées du calendrier juif commencent et se terminent au coucher du soleil, Yom ha Shoah sera largement célébré le 28 avril.

 

2. Le 13 janvier 1943

Il faisait encore noir tout autour
Le ciel morne pesait sur le ghetto toujours
Un léger vent soufflait dans la tempête
Et passa sans ambages ni presse

La soirée s’évapora et nous quitta
Un petit matin gelé la remplaça
Un brouillard inhabituel annonçait un problème
Une journée de souffrance, de vol, de meurtre et de peine

L’immobilité de la mort attendait les Malech Hamavos
Le cœur suspendu, la colère contenue,
Une voix supplia Shema Israël
De détruire les pas de l’ennemi

Soudain, un bruit menaçant se fit entendre
Des bottes avançaient sur la neige gelée
Le père se mordit la lèvre
La mère cria de douleur

Une vieille personne soupira amèrement
Un jeune poing se ferma sur sa furie
Pour une troisième fois, une époque terrible nous fit trembler
Et nous figea dans l’effroi

Une fois encore, la neige blanche vira au rouge
Et le visage du cœur pourri rougeoya
Victorieux, ils affrontèrent la mort
Criant leur triomphe

Sans voir le matin
Sans voir qu’un jour venait de commencer
Parce que le diable m’étouffait
Et me blessait

Yiskor! Aujourd’hui, je me souviens de tout ce que j’ai souffert
Je vois des âmes dans des vêtements de soie, là avec les vertueux à Gan Eden
Notre ancien et cher Yiddishkeit

 

3. Comme la date précise de la déportation de Herschel Zynoberg vers Auschwitz est inconnue, il est impossible de dire avec certitude s’il a écrit ce poème alors qu’il se trouvait dans le ghetto, ou s’il l’a écrit de mémoire durant sa captivité à Auschwitz. Toutefois, compte tenu de la référence implicite à la résistance et de la date, il est probable qu’il a rédigé le poème pendant qu’il était encore dans le ghetto, au milieu des préparatifs de la résistance.

Ajouter un commentaire

Connectez-vous ou inscrivez-vous pour publier un commentaire