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Entrée gratuite pour les jeunes de 12 ans et moins du 23 au 31 mars 2019

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Le pouvoir des histoires personnelles

Par Javier Torres, interprète de programmes

Un homme aux cheveux foncés parle à un groupe de quatre personnes et utilise ses bras pour expliquer son point. Il fait face au groupe, qu’on voit de dos. L’homme porte un chandail noir orné du logo du Musée, ainsi qu’un porte-nom avec un cordon. Derrière lui, on voit une grande exposition comprenant des objets dans des vitrines et une grande carte.

Photo : MCDP, Aaron Cohen

Détails des histoires

Je m’appelle Javier Torres. En 2015, j’ai déménagé à Winnipeg et je suis devenu interprète de programmes au Musée canadien pour les droits de la personne. Beaucoup de mes amis de Québec voulaient savoir : pourquoi as-tu choisi de travailler dans un musée des droits de la personne à Winnipeg?

Javier Torres, interprète de programmes. Photo : MCDP, Aaron Cohen

Je suis venu ici parce que je crois au mandat du Musée, qui est de raconter des histoires sur les droits de la personne et d’inspirer la réflexion et la conversation. Je savais intuitivement que c’était la bonne décision. Toutefois, je n’avais pas de liens personnels solides avec le mandat du Musée jusqu’au jour où j’ai rencontré Judy. Cette rencontre a été l’une des plus marquantes de ma vie.

C’était un dimanche matin, une journée de travail comme les autres au Musée. Ce matin-là, je faisais une visite guidée Exploration des galeries avec un groupe de visiteurs et de visiteuses de Toronto. Pour les 45 premières minutes, tout se passait comme prévu – jusqu’à ce que notre groupe entre la galerie Examiner l’Holocauste. Au milieu de mon introduction habituelle, une femme s’est avancée et a commencé à utiliser un des écrans tactiles pour démarrer une vidéo. Elle m’a demandé si je la reconnaissais. Je lui ai répondu que non et c’est alors qu’elle m’a dit qu’elle s’appelait Judy Weissenberg Cohen et qu’elle figurait dans la vidéo! Surpris, je lui ai demandé si nous pouvions regarder la vidéo ensemble et elle a accepté.

Dans la vidéo, on apprend que, pendant l’année allant de 1944 à 1945, Judy a été déportée de Hongrie avec sa famille au camp d'extermination d’Auschwitz-Birkenau en Pologne occupée. Judy a survécu à ce camp, puis au camp de concentration de Bergen-Belsen, avant d’être envoyée à un camp de travail forcé à Aschersleben, en Allemagne, où elle était forcée de travailler dans l’usine de pièces d’avion de Junkers. À l’âge de 16 ans, pendant une marche de la mort – quand les prisonniers étaient déplacés d’un camp à un autre – elle a été libérée par des troupes américaines. Ses parents, ses quatre frères et sœurs et sa famille élargie ont tous péri pendant l’Holocauste.

À la fin de la vidéo, tout le monde est resté silencieux, même moi. Je parle en public depuis toujours, mais aucune parole ne me venait, sauf : « Les mots me manquent; je n’ai rien à dire. »

Judy a alors pris contrôle de la situation et a calmement commencé à parler de son expérience de l’Holocauste. À un moment donné, elle a pointé vers la gigantesque photo aérienne du camp de concentration d’Auschwitz en disant : « C’est là que je vivais. » À ce moment précis, je me suis rendu compte qu’il y a un type de souffrance qu’on ne peut ni expliquer ni comprendre. Seules les personnes qui ont vécu ces expériences tragiques peuvent vraiment communiquer leur douleur. Je me suis aussi rendu compte que nous avons la responsabilité de faire en sorte que ces histoires sont racontées.

Judy Weissenberg Cohen accepte le prix Tikun Olam du comité Ve’ahavta, en 2008. Photo : Gracieuseté de Judy Weissenberg Cohen

Le crime de génocide est commis dans l’intention de détruire un peuple physiquement, mais aussi de détruire ce qui importe par rapport à l’identité de ce groupe, comme sa langue, sa culture, ses traditions, ses croyances, ses institutions, sa mémoire collective, sa dignité, jusqu’au sens d’humanité même de chaque membre du groupe.

De même qu’il faut partager la flamme d’une bougie afin de la préserver – en allumant d’autres bougies –, la seule façon de préserver le caractère précieux de nos identités individuelles et collectives est de le partager avec d’autres et de le transmettre de génération en génération. Tous les groupes humains désirent exister pour l’éternité. Pour y arriver, nous exprimons notre culture et nous partageons notre créativité, notre histoire et notre sens d’humanité. J’ai appris que Judy elle-même tient beaucoup à préserver et à faire connaître des histoires. Elle travaille comme éducatrice au sujet de l’Holocauste, à Toronto, et a fondé le site Women and the Holocaust, un des premiers sites Web à documenter les histoires de femmes pendant l’Holocauste.

Un jour, quand je ne pourrai plus raconter ma propre histoire, qui sera témoin des atrocités de mon passé? C’est pourquoi je continuerai à faire connaître mon histoire aussi longtemps que je le pourrai. 

Judy Weissenberg Cohen

C’est ce dimanche matin que j’ai réellement compris cette partie de notre mandat, soit celle de préserver et de faire connaître des histoires comme celle de Judy. Par son histoire et celles de nombreuses autres personnes qu’on peut découvrir ici au Musée, les visiteurs et les visiteuses peuvent entretenir la flamme et la partager avec d’autres.

Maintenant, quand on me demande « Pourquoi le Musée canadien pour les droits de la personne? », je parle de ce dimanche matin quand j’ai rencontré Judy et quand j’ai constaté la puissance de l’histoire d’une seule personne.

On peut se poser des questions importantes :

Est-ce qu’une histoire personnelle m’a aidé à penser aux droits de la personne d’une façon nouvelle?

Comment puis-je aider à faire en sorte qu’on n’oublie pas des histoires comme celle de Judy?

Est-ce que j’ai une histoire liée aux droits de la personne que je peux faire connaître à d’autres?