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Lutter pour la liberté et la démocratie en Russie Entrevue avec Vladimir Kara-Murza

Des roses rouges et blanches fanées dans un vase. En arrière-plan, on voit la cathédrale Saint-Basile sur la place Rouge, à Moscou, avec ses multiples coupoles et dômes, qui rappellent un feu de camp montant vers le ciel.

Photo: Wikimedia Commons

Détails de l'histoire

L’un des plus ardents défenseurs de la démocratie et des droits de la personne fera une allocution au Musée le 30 octobre 2018 dans le cadre de la série de conférences du président. Journaliste, cinéaste et militant politique, Vladimir Kara-Murza est l’un des principaux opposants au président de la Russie Vladimir Poutine. En 2015, il a frôlé la mort après avoir été empoisonné, trois mois après la mort de son bon ami Boris Nemtsov, chef de l’opposition, tué par balle sur un pont près du Kremlin. En 2017, Vladimir Kara-Murza a été empoisonné de nouveau.

Ne se laissant pas intimider, il continue de voyager partout dans le monde pour conscientiser les gens à la corruption et aux violations des droits de la personne en Russie. Il a fait campagne active auprès des gouvernements étrangers pour qu’ils adoptent des lois empêchant les dirigeants corrompus de faire passer leur argent dans des institutions financières étrangères, y compris la Loi sur la justice pour les victimes de dirigeants étrangers corrompus de 2017 au Canada et la Magnitsky Act de 2012 aux États-Unis. Il est aussi à la tête d’un groupe prodémocratie appelée « Russie ouverte ».

Lorsqu’il ne voyage pas, Vladimir Kara-Murza vit en Russie et à Washington, dans le District de Columbia, où il est chroniqueur pour The Washington Post. En septembre, il a été l’un des porteurs du cercueil du sénateur américain John McCain. Au début du mois d’octobre 2018, Rhea Yates, directrice du rayonnement numérique au Musée, a mené une entrevue téléphonique avec Vladimir Kara-Murza
.

Photo : Gracieuseté de Vladimir Kara-Murza

Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP) : Pouvez-vous nous parler un peu de vos origines et de ce qui a éveillé votre intérêt durant votre jeunesse à Moscou?

Vladimir Kara-Murza : À dix ans, j’ai été témoin de quelque chose qui a fait de moi la personne que je suis aujourd’hui, qui a déterminé ce que j’allais faire dans la vie. C’était au mois d’août 1991, pendant la révolution démocratique en Russie – les trois jours qui ont changé le cours de l’histoire et qui ont marqué la fin du régime communiste soviétique en place depuis des décennies, l’un des régimes les plus oppressifs dans l’histoire de l’humanité.

Il y avait la police, l’armée, le KGB et les chars d’assaut envoyés pour occuper le centre de Moscou. Tous les Russes qui voulaient se lever pour défendre leurs droits et libertés avaient comme seules armes leur dignité et leur détermination. Mon père était un de ceux-là. La leçon à tirer était qu’au bout du compte, le peuple était toujours plus fort, plus puissant qu’une dictature. Lorsque les chars d’assaut sont arrivés à Moscou, ils étaient attendus par des centaines de milliers de personnes sans armes, pacifiques qui ont envahi les rues et se sont littéralement dressées devant ces chars d’assaut, qui ont dû simplement s’arrêter et rebrousser chemin.

Un char d’assaut décoré de fleurs en Russie, 1991.

Photo : Wikimedia Commons

Une fois adulte, j’ai décidé de consacrer ma vie à la défense des droits de la personne en faisant campagne pour la démocratie en Russie. Malheureusement, cette lutte est toujours d’actualité, puisque nous avons vu resurgir bon nombre de pratiques de notre triste passé totalitaire. Après son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine a remis en place plusieurs des vieux symboles et des vieilles pratiques du régime autoritaire du passé, et ce, très rapidement. Aujourd’hui, on ne peut malheureusement pas dire que la Russie est un pays libre.

Boris Nemtsov, 2014.

Photo : Wikimedia Commons

Les élections sont un leurre orchestré par le gouvernement, tous les grands médias étant sous l’emprise et la direction de l’État. Les gens qui manifestent et expriment leur opinion de façon pacifiste peuvent être battus et arrêtés. Parmi ceux et celles qui osent s’opposer activement au régime actuel, bon nombre sont harcelés, en exil ou emprisonnés, ou ne sont plus de ce monde. En février 2015, le chef le plus connu et le plus redouté de l’opposition démocratique en Russie – l’ancien vice-premier ministre Boris Nemtsov, un très bon ami à moi et un collègue de longue date – a été assassiné, tué par balle sur le pont devant le Kremlin. Ce fut l’assassinat politique le plus hautement médiatisé et le plus éhonté qui ait été commis dans la Russie moderne.

Boris Nemtsov, 2014.

Photo : Wikimedia Commons

MCDP : Vous-même avez été empoisonné à deux occasions. Qu’est-ce qui vous pousse à continuer de vous exprimer?

VKM : Je sais que la vérité est de notre côté et que l’avenir nous appartient. Je crois que nous méritons mieux en tant que pays qu’une autocratie autoritaire où les dirigeants corrompus volent la population en plus de violer ses droits et libertés. La Russie est un pays formidable, riche d’une culture exceptionnelle et rempli de gens talentueux et intelligents. Nous souhaitons que le gouvernement de la Russie respecte les droits de son propre peuple, respecte la primauté du droit à l’intérieur de ses frontières et se comporte comme un membre responsable de la communauté internationale.

Il y a maintenant toute une génération en Russie qui a grandi sans connaître autre chose que le régime politique actuel, qui n’a jamais vu d’autres visages que celui de Poutine à la télévision.

Vladimir Kara-Murza

La vision d’une Russie libre et démocratique est une vision pour laquelle nous devons continuer de nous battre. Depuis un an et demi, des dizaines de milliers de personnes partout au pays descendent dans les rues pour manifester contre ce régime marqué par la corruption et l’autoritarisme, et contre l’arrogance des dirigeants qui continuent d’agir impunément. Il y a maintenant toute une génération en Russie qui a grandi sans connaître autre chose que le régime politique actuel, qui n’a jamais vu d’autres visages que celui de Poutine à la télévision. Ce sont ces jeunes qui commencent à dire « Assez! » Ils représentent véritablement l’avenir de la Russie. C’est pour eux, pour leur avenir que nous devons poursuivre le combat.

Marche de protestation en Russie.

Photo : Wikimedia Commons

MCDP : Vous soutenez entre autres que les sanctions constituent le meilleur moyen dont dispose la communauté internationale pour appuyer la lutte pour la liberté et la démocratie en Russie. Au mois d’octobre l’an dernier, le Canada a adopté la Loi sur la justice pour les victimes de dirigeants étrangers corrompus, souvent appelée la loi de Sergueï Magnitski du Canada. Parlez-nous un peu de votre rôle à cet égard.

VKM : Les lois de ce type permettent de définir un principe à la fois fondamental et révolutionnaire dans les affaires internationales : que les gens complices dans des cas de violation des droits de la personne, de corruption et de vol de leur propre peuple ne puissent plus se rendre en Occident, posséder des biens en Occident ou se servir des systèmes financiers et bancaires de l’Occident. Pourquoi? Parce que c’est en Occident que ces personnes ouvrent des comptes bancaires, achètent des biens immobiliers, envoient leurs enfants étudier, s’achètent des voitures de luxe et des yachts, etc. La loi de Sergueï Magnitksi permet d’y mettre un terme. Elle introduit la notion de responsabilité personnelle, individuelle plutôt que d’imposer des sanctions générales à tout un pays, une méthode injuste dont l’effet est souvent contre-productif.

Je suis fier d’avoir pu contribuer quelque peu à ce processus au cours des huit dernières années en travaillant avec des parlementaires dans plusieurs pays occidentaux, dont le Canada, où je me suis rendu à trois occasions pour témoigner devant différents comités parlementaires. Nous sommes extrêmement reconnaissants aux membres du Parlement canadien, qui ont adopté cette loi à l’unanimité en octobre 2017 – pas même un vote contre. Je dois aussi mentionner que Boris Nemtsov était également venu au Canada en 2012 pour prononcer une allocution en appui à cette loi sur la Colline du Parlement. Jusqu’ici, six pays ont adopté des lois similaires. Je me suis récemment rendu au Parlement danois pour exprimer mon appui à cette même loi. Nous espérons faire la même chose à Paris au cours des prochaines semaines, à l’Assemblée nationale de France.

Il est très important de mettre fin à cette impunité et de montrer aux personnes qui continuent de violer les droits de leur propre peuple et de voler leur argent que ce comportement ne sera plus toléré, que ceux et celles qui ne respectent pas les normes de la démocratie dans leur propre pays ne pourront plus profiter de la démocratie en Occident. Les droits de la personne sont universels, et donc la responsabilité pour la violation de ces droits doit également être universelle.

MCDP : Avez-vous bien dit qu’il était dangereux de donner au président de la Russie Vladimir Poutine une trop grande légitimité sur la scène internationale?

VKM : Vladimir Poutine est au pouvoir depuis maintenant près de deux décennies. Durant les premières années de son règne, les pays ont été trop nombreux à lui dérouler le tapis rouge. Il ne le méritait pas, et cela lui a donné une légitimité qu’il n’aurait jamais dû avoir. Peu après être devenu président, Poutine a réinstauré non seulement des symboles du passé soviétique, comme l’hymne national de l’Union soviétique, mais également plusieurs des méthodes de l’époque, comme la censure des médias, la manipulation des élections, les poursuites pour des motifs politiques, etc. Étonnamment, malgré tout cela, les pays de l’Occident ont continué de lui offrir un traitement royal – je suppose qu’il s’agissait d’une tentative d’accommodement malavisée et naïve dans l’espoir de conclure des ententes avec Poutine sur la scène internationale tout en fermant les yeux ce qu’il faisait dans son pays. Pourtant, toute personne qui connaît l’histoire de la Russie sait que la répression interne et l’agression externe vont toujours de pair dans notre pays. On ne peut s’attendre à ce qu’un gouvernement qui viole les droits de son propre peuple, ses propres lois et sa propre constitution respecte le droit international ou l’intérêt d’autres pays.

On ne peut s’attendre à ce qu’un gouvernement qui viole les droits de son propre peuple, ses propres lois et sa propre constitution respecte le droit international ou l’intérêt d’autres pays.

Vladimir Kara-Murza

C’est donc encourageant de voir qu’au cours des dernières années, de nombreux pays occidentaux ont compris à quel point ils avaient fait fausse route. En revanche, on voit parfois l’autre extrême, où des gens en Occident associent les actes et les crimes du régime Poutine à l’ensemble de la Russie. Ils ne font pas la distinction entre un petit groupe au Kremlin et un pays de 140 millions habitants. On devrait dire « Poutine » plutôt que de parler de « la Russie ».

MCDP : Selon vous, dans quelle mesure l’émergence des nouvelles technologies de communication et l’utilisation généralisée des médias sociaux favorisent-elles ce que vous appelez la répression interne, ou nuisent-elles à celle-ci?

De jeunes protestataires consultant leur mobile.

Photo : Wikimedia Commons

VKM : Bien entendu, les régimes totalitaires de partout dans le monde utilisent très habilement les nouvelles technologies, les médias sociaux et Internet en général, et le régime de Vladimir Poutine ne fait pas exception. On entend souvent parler de ce que l’on appelle les « trolls », dont se sert le Kremlin avec grande efficacité pour envahir l’espace en ligne, en Russie comme ailleurs. Cependant, je crois que l’effet global est positif. Les ressources en ligne sont aujourd’hui les seules sources d’information objectives, non censurées auxquelles a accès le peuple russe. On dispose d’un endroit où l’on peut intervenir et où des millions de Russes peuvent connaître la vérité sur ce qui se passe dans le pays et ailleurs dans le monde, sans se limiter à ce que rapportent les médias officiels de l’État, qui présentent une fausse image de propagande.

De jeunes protestataires consultant leur mobile.

Photo : Wikimedia Commons

Les ressources en ligne sont aujourd’hui les seules sources d’information objectives, non censurées auxquelles a accès le peuple russe.

Vladimir Kara-Murza

L’an dernier, par exemple, un militant anticorruption bien connu en Russie, du nom d’Alexei Navalny a produit un documentaire d’enquête sur l’empire financier secret du premier ministre actuel de la Russie, dans lequel il faisait la lumière sur les actifs cachés de l’homme d’État, ses yachts, ses villas, ses manoirs, ses vignobles en Italie et bien d’autres choses. On n’a pourtant fait aucune mention de l’enquête sur les réseaux de télévision nationaux, tous administrés par le gouvernement. Il reste que 25 millions de personnes en Russie ont pu regarder le documentaire d’enquête sur YouTube, Facebook ou Twitter, et des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues partout au pays pour manifester contre cette corruption scandaleuse.

MCDP : Vous avez parlé des jeunes qui descendent dans les rues, justement. Est-ce là où vous voyez une lueur d’espoir pour la Russie?

De jeunes protestataires avec un soldat, 2017.

Photo : Wikimedia Commons

VKM : Tout à fait. La grande majorité des personnes qui ont manifesté partout au pays au cours de la dernière année sont à la fin de l’adolescence ou au début de la vingtaine. Je crois que c’est très bon signe. Ce sont elles qui forment l’avenir du pays. On parle d’une génération qui n’a jamais connu d’autre régime que celui de Vladimir Poutine. On serait porté à croire que ces jeunes sont complètement endoctrinés par le Kremlin et sa propagande, et pourtant, ils sont de plus en plus nombreux à descendre dans les rues pour dire « Ça suffit! On ne veut plus de corruption, de violation des droits de la personne, de mensonges, de propagande! » D’ailleurs, le travail du groupe Russie ouverte vise principalement les jeunes. Nous voulons leur donner les outils nécessaires pour qu’ils deviennent des citoyens et citoyennes engagés, informés.

De jeunes protestataires avec un soldat, 2017.

Photo : Wikimedia Commons

MCDP : Pour conclure, auriez-vous un conseil à donner aux Canadiens et Canadiennes ordinaires qui aimeraient aider?

VKM : Je n’exagère pas en affirmant qu’il n’y aurait aucune loi Magnitsky aux États-Unis, au Canada ou ailleurs si les populations n’exerçaient pas de pression sur leur propre gouvernement afin que ceux-ci cessent de se montrer complaisants à l’égard des dictateurs et dirigeants corrompus de l’étranger en les laissant entrer dans leur pays et accéder à leurs systèmes bancaires et financiers avec leur argent sale. Je serais donc très reconnaissant envers le peuple canadien s’il continuait d’exercer de la pression sur son gouvernement pour qu’il défende la démocratie, la primauté du droit et les droits de la personne, pour qu’il ne se contente pas de belles paroles et donne l’exemple en mettant ces principes et valeurs en pratique.

Des fleurs placées en mémoire de Boris Nemtsov sur le site où il a été tué, en 2015. Aucun monument commémoratif n’a été autorisé, et les objets-souvenirs que les gens laissent encore sur ce pont sont souvent enlevés pendant la nuit. Vladimir Kara-Murza collabore avec les anciens ministres canadiens Peter McKay (conservateur) et Irwin Cotter (libéral) pour faire nommer des rues de villes canadiennes en l’honneur de Nemtsov, pour signaler à ceux et celles qui luttent pour la démocratie en Russie que leur combat n’est pas ignoré ni oublié. Plus tôt cette année, la rue devant l’ambassade de la Russie à Washington, DC a été renommée « Boris Nemtsov Plaza ».

Photo : Wikimedia Commons