Soins infirmiers et santé autochtone : la réconciliation en pratique

Des infirmières travaillant pour le respect, l’équité et la justice sociale pour les Premières Nations, les Inuits et les Métis

Par Maureen Fitzhenry

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Un groupe d’infirmières autochtones se tiennent debout ensemble en plein air

Photo : Madeleine Dion Stout

Détails de l'histoire

À l’âge de sept ans, Madeleine Kétéskwēw Dion Stout1 fait une appendicite et risque la rupture de l’appendice. Nous sommes en 1953 dans la Nation crie de Kehewin, en Alberta. Il n’y a ni médecins ni infirmières, pas de clinique ni d’hôpital à proximité non plus, ni même un téléphone pour demander de l’aide. Mais il y a omâmâwa – sa mère.

Sarah Youngchief Dion veille attentivement au bien‐être de sa famille et de sa communauté, apprenant de son expérience, de la nature et des aînés et aînées. Et elle avait vu son beau‐frère mourir d’une appendicite aiguë.

Une femme aux cheveux blancs s’appuie sur le garde-fou du balcon à l’extérieur d’une maison.

La mère de Madeleine devant sa maison dans la Première Nation de Kehewin en 1989.

Photo : Madeleine Dion Stout

« Mes parents ont attelé les chevaux à la carriole et nous sommes partis en ville, explique Madeleine, aujourd’hui âgée de 74 ans. Ce n’était qu’à 16 kilomètres, mais en carriole tirée par un cheval, la route était longue et cahoteuse. Le trajet a été très douloureux. »

Quand ils parviennent enfin à l’hôpital d’Elk Point, Madeleine voit ce qu’elle prend pour un ange, un ange à lunettes et au visage moucheté de taches de rousseur, vêtu de blanc et portant une coiffe à ailettes blanches ornées d’un ruban de velours noir.

« Je n’avais jamais vu quelqu’un qui ressemblait à cette infirmière. Et elle était très gentille avec moi. Je n’ai jamais oublié son visage ni sa douceur. J’ai tout de suite voulu être comme elle. »

Photo d’album de finissantes d’une femme portant une coiffe d’infirmière blanche.
Photographie de Madeleine, nouvelle diplômée de l’école de soins infirmiers, en 1968. Photo : Madeleine Dion Stout

 

Ce souvenir et l’influence d’omâmâwa poussent Madeleine à embrasser la carrière d’infirmière en 1965. Quelques années plus tard, elle devient l’une des premières femmes autochtones du Canada à obtenir un diplôme d’infirmière de niveau universitaire. Pionnière des questions liées aux soins de santé des Premières Nations, elle est, entre autres réalisations dignes de mention, membre fondatrice de l’Association des infirmières et infirmiers autochtones du Canada (AIIAC).

Création d’une organisation syndicale pour abattre les barrières

L’Association des infirmières et infirmiers autochtones du Canada (AIIAC) est créée en 1975 pour aider à améliorer la santé des peuples autochtones (un terme qui englobe les Premières Nations, les Inuits et les Métis) et pour soutenir le personnel infirmier autochtone (qui compte environ 9 000 personnes aujourd’hui au Canada). Les membres des communautés autochtones du Canada se heurtent depuis longtemps à des obstacles pour accéder aux soins de santé, dans un système qui comprend peu leur histoire, leurs cultures, leurs langues et leurs droits.

Le Musée a présenté l’Association dans une exposition intitulée Les droits au travail, qui porte sur le syndicalisme. L’uniforme blanc et la coiffe originaux de Madeleine y sont exposés, de même que son épinglette de diplômée. Aux côtés des objets ayant appartenu à Madeleine, on peut aussi voir le châle noir de sa mère et un morceau de rat root, plante médicinale traditionnelle d’usage courant. Ils sont exposés sans description pour honorer en silence sa mère et la tradition de guérison qui l’a inspirée et influencée.

Un groupe d’infirmières autochtones se tiennent debout ensemble en plein air

Infirmières indiennes et inuites (ancien nom de l’ACIIA), vers 1983.

Photo : Madeleine Dion Stout

L’accès à de bons soins de santé ne dépend pas uniquement de l’endroit où l’on vit, explique Annette Browne, Ph. D., enseignante de sciences infirmières à l’Université de Colombie‐Britannique, qui collabore avec Madeleine dans des travaux de recherche depuis plus de 25 ans.

C’est aussi une question de nahi miýw‐āyāwin, terme cri qui désigne l’équité, le bien‐être, le fait d’être en accord avec ses valeurs et de reconnaître les injustices qui découlent des atteintes à la dignité humaine comme la pauvreté, le racisme, le sexisme et la violence.

« Il faut voir plus loin que l’accès physique ou géographique », affirme Annette, dont les travaux de recherche ont généré des données visant à améliorer la santé et les soins de santé et à s’attaquer aux inégalités sociales qui touchent tant les Autochtones que les non‐Autochtones.

« Il faut lutter plus activement contre les préjugés négatifs qu’on entretient dans la société canadienne envers les peuples autochtones, préjugés qui se répercutent sur le type de soins que les gens reçoivent et sur l’expérience qu’ils vivent quand ils cherchent à obtenir des soins. »

Une vitrine du Musée intitulée « Travailler pour la santé autochtone » et contenant l’uniforme et l’épinglette de diplômée d’une infirmière et une photo de groupe.

Vitrine qui porte sur l’Association des infirmières et infirmiers autochtones du Canada dans l’exposition Les droits au travail présentée au Musée. On aperçoit à gauche l’uniforme de Madeleine.

Photo : MCDP, Jessica Sigurdson

Les idées préconçues et les partis pris jouent sur les soins de santé

Malheureusement, ces barrières qui bloquent l’accès aux soins de santé équitables et efficaces ne tombent pas. En fait, Annette affirme qu’il y a de plus en plus de recherches qui montrent que le fossé s’élargit. Citons un exemple : les membres des Premières Nations, les Inuits et les Métis sont moins susceptibles d’être aiguillés vers des spécialistes pour des procédures diagnostiques, ce qui nuit à l’accès à des services comme les soins contre le cancer ou la dialyse rénale. « Si des idées préconçues vous font croire que certaines personnes méritent plus que d’autres d’être envoyées vers des spécialistes ou des tests diagnostiques, cela va créer des inégalités dans l’accès aux soins », dit‐elle.

Selon Madeleine, il s’ensuit que bien des gens, parmi les Autochtones, ne se sentent pas les bienvenus dans le réseau de santé. « Cela peut vraiment nous donner le sentiment d’être exclus. »

Madeleine est une survivante des externats et pensionnats indiens (qu’elle a fréquentés pendant trois ans), où elle était aux premières loges pour constater les inégalités dans le domaine des soins de santé. Son cousin est mort de la tuberculose au pensionnat.

« Il existe bien des sortes de pauvreté, comme le manque d’affection, de compréhension et d’inclusion, et la marginalisation, qui exacerbent encore aujourd’hui les inégalités dans le domaine de la santé », explique Madeleine.

Un groupe de femmes assises autour d’une table couverte de papiers.

Madeleine en train d’enseigner à Chisasibi, Québec, vers 1990.

Photo : Madeleine Dion Stout

La réconciliation passe par des relations respectueuses

L’avenir, selon ces infirmières‐chercheures, s’enracine dans la réconciliation et il faut miser sur des relations mutuellement respectueuses entre Autochtones et non‐Autochtones. Leur propre partenariat durable en est l’illustration parfaite.

Annette n’est pas Autochtone, mais juive d’origine. Sa grand‐mère a survécu aux pogroms en Russie. Originaire de Winnipeg, elle travaille comme infirmière dans les communautés inuites et des Premières Nations isolées du Nord depuis l’obtention de son diplôme d’infirmière de l’Université du Manitoba.

Deux personnes portant un manteau d’hiver se tiennent dans un paysage enneigé, devant des collines et des bâtiments en arrière-plan.

Annette en compagnie d’un représentant du service de santé communautaire d’une communauté de l’Arctique, en 1986.

Photo : Annette J. Browne

« Le sens de la famille, la communauté, le rire et le bien‐être étaient au cœur de la vie communautaire, dit‐elle. J’ai vu comment cela soutenait et nourrissait tout le monde. »

En 1995, une collègue d’Annette, Jo‐Anne Fiske, lui suggère de communiquer avec Madeleine qui, à cette époque, est directrice du Centre for Aboriginal Education, Research and Culture de l’Université Carleton. Depuis, elles n’ont cessé de mener ensemble des travaux de recherche. En yiddish, leur rencontre pourrait être qualifiée de bashert (באַשערט), prédestinée.

Photo de plusieurs personnes qui posent assises ou debout.

Assemblée générale du printemps de l’Université de Colombie‐Britannique, 2004. Madeleine (deuxième à partir de la droite sur le canapé) est assise à côté d’Annette (assise sur l’accoudoir du canapé, à droite).

Photo : Martin Dee

Au moment de leur rencontre, Madeleine est déjà connue comme l’une des chefs de file des infirmières et infirmiers autochtones du Canada. Avant de se lancer dans l’arène politique, elle avait passé des années à dispenser des services infirmiers à des gens des Premières Nations, que ce soit à leur chevet ou dans leur communauté. Depuis, elle a reçu des doctorats honorifiques de trois universités, le Prix du Centenaire de l’Association des infirmières et infirmiers du Canada et le prix Indspire. Elle a été nommée membre de l’Ordre du Canada en 2015.

Parmi les travaux qu’elles ont menés en collaboration, Annette et Madeleine se sont penchées sur les effets des inégalités dans les soins de santé, en s’inspirant du concept cri de nahi, ou équité. Elles ont notamment répondu à l’appel à l’action numéro 22 du rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, qui demande au système de soins de santé canadien de reconnaître la valeur des pratiques de guérison autochtones et d’utiliser ces pratiques dans le traitement des membres des Premières Nations, des Inuits et des Métis, en collaboration avec les aînés, aînées, guérisseurs et guérisseuses autochtones.

Dans l’une de leurs recherches, elles montrent comment une seule « goutte » de bonnes intentions entraîne une cascade de possibilités qui permettent aux Premières Nations, aux Inuits et aux Métis de forger des politiques de santé qui servent les intérêts de leurs communautés. Ensemble, avec l’aide d’autres collègues, Annette et Madeleine ont aussi étudié l’effet de stratégies comme les cercles d’aînées pour favoriser la santé des femmes autochtones victimes de violence. « Il faut comprendre à quel point les pratiques culturelles et cérémonielles sont importantes pour les peuples autochtones », explique Madeleine, qui parle couramment le cri et intègre des concepts et des expressions cris dans la plupart de ses rapports de recherche en santé.

Diagramme illustrant les actions et les concepts interreliés nécessaires à une véritable participation des peuples autochtones aux politiques de santé.

La véritable participation : comme des ronds dans l’eau [Description de l'image].
Alycia J. Fridkin, Annette et Madeleine publient ce diagramme en 2019 pour illustrer les actions et les concepts interreliés dont on a besoin pour favoriser une véritable participation des peuples autochtones à la prise de décision concernant les politiques de santé. Pour parvenir à l’équité dans les soins de santé, il est essentiel de décoloniser la dynamique du pouvoir inhérente à nos réseaux de santé et de la transformer.

MCDP, Jeffrey Taniguchi. Adapté de Fridkin A., Browne, A. J. et Dion Stout, M.2

Et puis il y a les omâmâwawak. Leurs mères.

C’est un fil conducteur dans leur relation qui leur a permis d’approfondir leurs liens.

« Madeleine et moi avons reconnu l’une chez l’autre la profondeur des liens qui nous unissent à nos mères, toute l’influence qu’elles ont eue sur nos vies et à quel point elles ont forgé notre travail », explique Annette.

Une femme aux cheveux blancs et courts fait face à la caméra.
Rachel Browne, la mère d’Annette. Photo : Hugh Conacher

 

La mère d’Annette était la chorégraphe, enseignante et danseuse renommée Rachel Browne, fondatrice de la plus ancienne compagnie de danse moderne du Canada, Winnipeg’s Contemporary Dancers. « Ma mère, ma grand-mère et mon père ont instillé en moi les valeurs de justice sociale et de travail utile aux autres », dit-elle.

Une des pièces bien connues de Rachel Browne, intitulée « Mouvement », s’inspire de l’imagerie liée au tableau « Le Cerf blessé », de l’artiste mexicaine Frida Kahlo. Quand Annette a aperçu une photo de Madeleine portant une couronne faite de bois de cerf lors d’une cérémonie de remise de prix, cela lui a immédiatement rappelé cette danse.

Entendre parler de cette danse a fait surgir chez Madeleine des souvenirs de chasse au chevreuil de son enfance. Son père rapportait l’animal à la maison pour le dépouiller et le dépecer, et il donnait aux enfants des bouts d’os des pattes pour qu’ils y prennent la moelle à l’aide de bâtons sculptés par son grand‐père. C’était une époque heureuse et saine.

Aujourd’hui, Annette et Madeleine s’appellent l’une l’autre Nicâkos, mot cri qui signifie ma grande amie, mon âme sœur, ma belle‐sœur. Lorsqu’elles se quittent, elles se souhaitent Zei gezunt, expression yiddish signifiant « Porte‐toi bien ».

Parce qu’elles ont reconnu l’une chez l’autre certains de leurs propres traits, les deux femmes ont su, malgré leurs origines profondément différentes, tisser un lien de complicité empreint de confiance mutuelle, d’amitié et de soutien.

C’est un terrain idéal pour entreprendre la réconciliation.

Questions de réflexion :

  • Comment puis-je nouer des liens personnels avec des gens de ma communauté qui viennent d’autres horizons et ont des traditions différentes?

  • Que signifie la réconciliation pour moi?
    À quoi ressemble la réconciliation dans ma famille, ma communauté, ma nation et ma société?

  • Qui sont les modèles de bonne santé physique, mentale et spirituelle dont je peux m’inspirer?
    Que m’ont appris ces personnes au sujet de la santé, de l’équité et de la justice sociale?


Note de bas de page et référence

  • 1 Kétéskwēw signifie « ancienne femme », ou « enfant à la vieille âme », en cri.
  • 2 « The RIPPLES of Meaningful Involvement: A Framework for Meaningfully Involving Indigenous Peoples in Health Policy Decision-Making », The International Indigenous Policy Journal, 10.3 (2019). DOI