Battements de cœur d’un peuple

La musique autochtone, autrefois réprimée, inspire la résilience et le changement

Par Dave McLeod
Publié : le 30 janvier 2024 Modifié : le 27 février 2024

Gros plan sur un groupe de personnes portant des vestes et des gilets ornés de perles qui se produisent sur scène. Au centre, un homme portant des lunettes, un chapeau et un grand médaillon perlé chante dans un microphone. Visibilité masquée.

Photo : La Presse canadienne, Timothy Matwey

Détails de l'histoire

Pourquoi la musique autochtone est‐elle importante? Il faut d’abord reconnaître que les peuples autochtones sont encore ici et que leur musique est toujours au cœur de leur identité, comme elle l’a été pendant des millénaires.

La musique des Premières Nations et des peuples inuit et métis a fait preuve d’une résilience et d’une adaptabilité remarquables tout au long de l’histoire. La détermination des gens a assuré la survie et la pérennité de la musique autochtone, permettant à l’esprit qui existe dans le son non seulement de survivre, mais aussi de prospérer et d’évoluer face à l’adversité.

L’Aîné en résidence du Musée canadien pour les droits de la personne, Robert Greene, a rappelé à notre équipe, lors des premières discussions sur l’exposition Haut et fort, que le « concept de musique » lui avait été présenté dans les récits de création, ce qui nous fait comprendre que la musique existe depuis longtemps en tant qu’entité puissante, même avant l’avènement des êtres humains. Cela renvoie directement au domaine de la physique, où les vibrations et les oscillations sont observées dans les phénomènes naturels, tels que le mouvement des corps célestes. Les vibrations sont véritablement un aspect fondamental de l’univers.

Pendant des milliers d’années avant la colonisation, la musique autochtone a servi à de multiples fins qui reflétaient des croyances, des valeurs et des traditions uniques. La musique véhiculait des récits historiques, des histoires de création et des légendes transmises d’une génération à l’autre. Traditionnellement, la musique accompagnait également les événements importants de la vie tels que la naissance, les initiations, les partenariats et le passage dans le monde des esprits. La musique créait également des espaces sacrés et transformateurs, en particulier lors des cérémonies.

Une femme aux longs cheveux tressés, assise sur une chaise, chante dans un microphone tout en jouant d’un petit hochet.

Alanis Obomsawin est bien connue en tant que réalisatrice autochtone primée. Elle est également une musicienne accomplie et s’est produite sur la scène internationale tout au long des années 1960.

Photo : York University Libraries, Clara Thomas Archives & Special Collections, fonds Toronto Telegram, ASC17406

Il y a quelques années, j’ai assisté à une cérémonie d’intronisation de l’industrie musicale dominante et on m’a présenté à une personnalité canadienne de la musique. On m’a présenté comme une personne travaillant au sein de la communauté musicale autochtone. Cette personne a réagi en déclarant : « La musique est la même pour tout le monde. » J’ai été très surpris par ce commentaire, car la musique n’a pas été la même pour tout le monde, en particulier pour les peuples originaires de ces terres. Il fut un temps où le simple fait de chanter avec un tambour à main pouvait mener à la prison, me suis‐je dit.

Je me suis rappelé les milliers d’artistes autochtones que j’ai pu rencontrer au fil des ans, des témoignages de première main sur les défis musicaux qui sont souvent ignorés ou inconnus du grand public. Nombre de leurs histoires sont liées à d’immenses efforts de colonisation et d’assimilation qui se sont déroulés sur une période relativement courte de l’histoire et qui ont cherché à faire taire des battements de cœur musicaux… Non, la musique n’a pas été la même pour tout le monde.

Les murs de la répression musicale

La musique autochtone était souvent considérée comme une menace pour les autorités coloniales, qui cherchaient à contrôler et à supprimer les cultures autochtones. Cela a conduit à l’interdiction, voire à la censure, de la musique autochtone pendant les périodes de politiques assimilationnistes. Les communautés autochtones ont été déplacées de force de leurs terres traditionnelles, ce qui a perturbé les pratiques culturelles et les traditions musicales.

La Loi sur les Indiens, par exemple, a eu un impact considérable sur la musique traditionnelle des peuples autochtones du Canada. Promulguée en 1876, cette loi visait à contrôler les peuples autochtones et à les assimiler dans la société eurocanadienne. Elle imposait diverses restrictions et réglementations aux communautés des Premières Nations. En vertu de la Loi sur les Indiens, la musique traditionnelle était découragée, supprimée, et même interdite, avec des peines d’emprisonnement pour « infraction à la loi fédérale ». Ces activités étaient généralement supervisées par les agents des Indiens, la police et le clergé.

Cette législation a incité les ethnomusicologues nord‐américains à s’aventurer, à la fin des années 1800 et au début des années 1900, dans des communautés isolées dans le but d’enregistrer et de documenter la musique afin de préserver les traces de « races et cultures en voie de disparition ».

Parallèlement, plus de 130 pensionnats ont commencé à être construits dans tout le pays. Ces écoles ont touché plus de 150 000 élèves, ce qui a systématiquement entraîné un déclin massif de la transmission des langues autochtones, des chants et des danses traditionnels, et d’un lien sacré profond avec la musique, bouleversant des générations à venir.

Une personne aux cheveux courts qui chante, vêtue d’une cape noire et brandissant une plume.

En chantant en wolastoqey, Jeremy Dutcher résiste puissamment au colonialisme et inspire la résurgence de la culture autochtone.

Photo : La Presse canadienne, Tijana Martin

C’est à cette époque que la musique a été utilisée comme moyen d’assimiler les enfants autochtones à la culture eurocanadienne. La musique traditionnelle a été interdite à l’intérieur des murs des institutions et remplacée par une conception occidentale de la musique avec des objectifs précis, qu’il s’agisse d’hymnes évangéliques ou de l’hymne national.

Au début des années 1990, j’ai rencontré une Aînée de la Nation crie Opaskwayak, dans le nord du Manitoba (je regrette de ne pas me souvenir de son nom), qui m’a raconté qu’on la forçait à s’agenouiller sur des crayons pendant de longues périodes pour la punir de parler sa langue ou de chanter en néhinaw (cri). Elle m’a dit qu’elle fredonnait silencieusement les chansons néhinaw que sa mère lui avait apprises lorsque les religieuses n’étaient pas à proximité, notamment en lavant les planchers de l’école à la main, afin de ne pas les oublier. Elle était déterminée à ce que ses futurs petits‐enfants chantent les chansons de son peuple. L’Aînée m’a montré les cicatrices des crayons encore visibles sur ses genoux – pour ne laisser aucun doute sur la véracité de son histoire. Et oui, en souriant, elle m’a dit que ses petits‐enfants avaient appris les chansons qu’elle avait transmises d’une génération à l’autre.

En raison de ces mesures génocidaires, les pratiques cérémonielles, notamment les danses, les chants et les instruments, ont dû être clandestines de la fin des années 1800 jusqu’au début des années 1950, principalement en raison de la Loi sur les Indiens.

Deux personnes tenant des microphones sur scène. L’un d’eux regarde directement la caméra. Ils sont baignés dans une lumière bleue, avec des lumières de scène vertes en arrière-plan.

Les Snotty Nose Rez Kids font du hip‐hop autochtone qui aborde les thèmes du racisme, de la décolonisation et de la culture des jeunes. 

Photo : La Presse canadienne, Chris Young

Au milieu du 20e siècle, le gouvernement canadien a également mis en œuvre des politiques visant à assimiler les communautés inuites à la société dominante. Il a notamment déplacé de force les personnes inuites de leurs terres traditionnelles vers des colonies où elles étaient censées adopter des modes de vie occidentaux et abandonner leurs pratiques culturelles. Dans le cadre des efforts d’assimilation, la musique traditionnelle inuite a été découragée et réprimée. Par exemple, le chant guttural inuit, une tradition vocale unique pratiquée principalement par les femmes inuites, a été particulièrement visé. Les autorités non autochtones, dont l’Église, considéraient ce type de chant comme culturellement inapproprié ou indécent, et sa pratique a été interdite dans les écoles et les espaces publics.

Les communautés métisses ont également été marginalisées et ont subi des pressions pour s’assimiler à la société. Des soulèvements historiques, comme la Résistance de la rivière Rouge (1869–70), ont suscité une réaction négative de la part du gouvernement fédéral, alimentant la discrimination qui a découragé et dévalorisé les pratiques culturelles traditionnelles métisses, dont la musique.

La rafle des années 1960 a également eu un impact important sur la musique et l’expression culturelle autochtones. Cette rafle fait référence à une période sombre au Canada, qui s’est déroulée principalement des années 1960 aux années 1980, au cours de laquelle on estime que 30 000 à 40 000 enfants ont été retirés de force de leur famille et de leur communauté et placés dans des familles d’accueil ou adoptés par des familles non autochtones. Le fait d’avoir retiré ces enfants de leur culture et de leur communauté a eu un impact profond sur de nombreux aspects de la culture, y compris la musique.

Les voix de la résilience et du changement

À partir du milieu à la fin des années 1960, les mouvements autochtones tels que l’American Indian Movement (AIM) et d’autres mouvements de « Red Power » prennent de l’ampleur. Des artistes comme Willie Dunn, Redbone, XIT et John Trudell ont été les premiers à utiliser leur musique et leurs paroles pour former de puissantes plateformes de sensibilisation aux droits des Autochtones, aux questions de justice sociale et même aux préoccupations environnementales. Ces artistes et bien d’autres ont suscité des dialogues importants, créé un sentiment d’unité et apporté un éclairage indispensable aux enjeux autochtones pour remettre en question le statu quo. Ces personnes ont formé une force collective qui a repoussé les limites et encouragé l’empathie, en étant des militantes et des guerrières du changement.

Aujourd’hui, une multitude d’artistes autochtones reprennent le flambeau musical et apportent une contribution essentielle à l’industrie musicale. Quelques exemples sont présentés dans Haut et fort :

Jeremy Dutcher est un ténor lyrique de formation classique et un compositeur de la Nation Wolastoqiyik (Malécite) qui incorpore dans sa musique les chansons et la langue traditionnelles des Wolastoqiyik, en les mêlant à des arrangements contemporains et à l’opéra.

Elisapie Isaac est une auteure‐compositrice‐interprète inuk qui met en valeur son patrimoine, sa culture, sa langue et ses traditions inuites dans sa musique, faisant ainsi connaître les voix et les histoires inuites à un public plus large. Elle a également utilisé sa plateforme pour attirer l’attention à la question des femmes et des filles autochtones disparues et assassinées.

Snotty Nose Rez Kids est un duo hip‐hop de la Nation Haisla, en Colombie‐Britannique. Leur musique aborde des questions sociales et politiques avec une touche de hip‐hop et traite de sujets tels que le racisme, l’inégalité et la dégradation de l’environnement. Leur musique contribue également au dialogue sur la décolonisation et l’autonomisation des Autochtones.

Une femme chante devant un microphone en faisant de grands gestes avec ses bras. Elle porte une robe rouge foncé, diaphane, avec de longues manches.

Elisapie Isaac (Inuk) interprétant « Darkness Bring to Light » (Des ténèbres à la lumière) et « Arnaq » (ᐊᕐᓇᖅ) lors du gala Polaris, à Toronto, en 2019.

Photo : La Presse canadienne, Nathan Denette

Ces artistes font partie d’un continuum contemporain qui établit des liens avec le public et offre un commentaire social et politique important. Leur musique évoque également la guérison, en particulier pour les jeunes publics.

Nous devons également reconnaître que la musique autochtone est devenue une industrie en soi, car elle constitue une composante économique croissante : L’étude nationale sur l’impact de la musique réalisée en 2019 par le Réseau de télévision des peuples autochtones a révélé que la musique autochtone contribuait à hauteur de 78 millions de dollars à l’économie canadienne et soutenait jusqu’à 3 000 emplois à temps plein.

La musique est une bénédiction

Le groupe primé de pow‐wow Northern Cree, basé en Alberta, a reçu une septième nomination aux Grammy Awards dans la catégorie « Best Regional Roots Music Album » pour It’s A Cree Thing en 2017. Northern Cree s’est produit lors de la prétélédiffusion des Grammys à Los Angeles devant une industrie musicale mondiale. Leur prestation a brisé les barrières, remis en question les stéréotypes et rappelé que les voix autochtones sont toujours présentes et méritent d’être reconnues. C’était magique, c’était significatif, c’était historique.

Oui, les conséquences de la colonisation ont été profondes et continuent d’influencer les communautés autochtones aujourd’hui, mais Northern Cree nous rappelle la résilience de nos peuples, leur capacité d’adaptation et leur détermination à assurer leur pérennité.

Il y a tellement plus… La musique autochtone prospère aujourd’hui sous de nombreuses formes, en se rattachant à la tradition, à la langue, aux protocoles, en remodelant le présent et en permettant aux nouvelles générations de créer des voies musicales vers des paysages sonores magnifiques, surprenants et même percutants.

La musique autochtone est de plus en plus célébrée et reconnue sur les scènes des grands festivals et dans les grandes cérémonies de remise de prix, pas nécessairement parce que les artistes sont Autochtones, mais parce que la musique autochtone est tellement géniale qu’on ne peut pas l’ignorer.

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