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La taxe d’entrée et la loi d’exclusion visant les personnes chinoises

Par Matthew McRae, conseiller en communications

Quatre hommes assis sur un sofa qui regardent l’appareil-photo.

Photo : Courtoisie de M. Henry Yu.

Détails de l'histoire

Lorsqu’il était tout jeune garçon à Vancouver, Henry Yu ne comprenait pas pourquoi son grand-père l’amenait faire de grandes promenades pour aller visiter le quartier chinois.

Ce n’est que beaucoup plus tard dans sa vie qu'il a pris conscience que les promenades avec son grand-père étaient liées à deux politiques discriminatoires de l’histoire canadienne : la taxe d’entrée et la loi d’exclusion visant les personnes chinoises.

Dr. Henry Yu.

Photo : Courtoisie de M. Henry Yu.

Pour comprendre ces deux politiques et la terrible incidence qu’elles ont eue sur plusieurs générations de gens, il faut en savoir un peu plus sur l’histoire de l’immigration chinoise au Canada. À la fin du 19e siècle, il y a une arrivée massive d’immigrants chinois dans l’Ouest canadien. Bon nombre viennent au pays pour construire le chemin de fer du Canadien Pacifique, le premier à franchir les Rocheuses canadiennes et à atteindre la côte du Pacifique. Mais les personnes chinoises émigrent aussi pour de nombreuses autres raisons : travailler sur des exploitations agricoles, ouvrir un commerce ou participer à l’exploitation forestière en Colombie-Britannique et ailleurs.

Photo : Bibliothèque publique de Vancouver, Collections spéciales, photographie par Philip Timms, 78316.

Bûcherons en Colombie-Britannique, vers 1900.

Les Chinois au Canada devaient souvent travailler dans des emplois dangereux ou indésirables. 

Photo : Bibliothèque publique de Vancouver, Collections spéciales, photographie par Philip Timms, 78316.

Malheureusement, de nombreuses personnes blanches du Canada sont hostiles à l’immigration chinoise. En 1885, dès que la construction du chemin de fer du Canadien Pacifique est terminée, le gouvernement fédéral adopte la Loi sur l’immigration chinoise, qui édictait qu’à de rares exceptions près, chaque personne chinoise qui immigrait au Canada était tenue de payer une taxe de 50 $, désignée comme la taxe d’entrée. Aucun autre groupe ethnique dans l’histoire canadienne n’a jamais été obligé d’acquitter une taxe déterminée selon le seul critère du pays d’origine. Comme le précise Henry Yu, « c’était là une tentative pour exercer dans le fond une discrimination à l’encontre des personnes chinoises. C’était une façon de modifier le flux migratoire dans les nouvelles régions du Canada et d’y accueillir davantage d’Européens, préférablement des immigrants d’origine britannique ».

En 1900, la taxe d’entrée est portée à 100 $ puis, trois ans plus tard, à 500 $ par personne. Entre 1885 et 1923, près de 81 000 immigrants chinois payent la taxe d’entrée, déposant ainsi des millions de dollars dans les coffres du gouvernement. Parmi les personnes ayant payé la taxe, il y a le grand-père maternel de Henry Yu, Yeung Sing Yew, qui immigre au Canada en 1923. Il est aussi parmi les derniers immigrants chinois à payer la taxe d’entrée. L’année où il arrive au pays, le gouvernement canadien adopte une nouvelle Loi sur l’immigration chinoise, qui a été ultérieurement connue comme la loi d’exclusion des Chinois.

En vertu de la nouvelle loi, l’immigration chinoise au Canada est totalement interdite. Cette législation demeure en vigueur jusqu’en 1947 et a un effet dévastateur sur la collectivité chinoise du Canada.

En 1923, en raison de la taxe d’entrée élevée, les collectivités chinoises du Canada se composent pour l’essentiel de « groupes d’hommes célibataires », les hommes étant beaucoup plus nombreux que les femmes, soit pratiquement 28 hommes pour une femme. De nombreux Chinois sont venus seuls au Canada, dans l’espoir d’économiser suffisamment pour faire venir ensuite leurs conjointes et leurs familles. La loi d’exclusion des Chinois de 1923 détruit ni plus ni moins ce rêve. Yeung Sing Yew passe de nombreuses années seul au Canada.

Même après 1947, il est encore difficile d’immigrer au Canada. Jusqu’à la refonte majeure de la politique d’immigration canadienne en 1967, peu de Chinois sont admis au pays, et s'ils sont acceptés, c'est habituellement aux fins de réunification familiale. En fait, Yeung Sing Yew n’a revu sa fille – la mère de Henry Yu – qu’au moment de son immigration au Canada en 1965. Les deux parents de Henry Yu travaillaient à temps plein, ce qui fait que le jeune Yu a passé beaucoup de temps avec ses grands-parents – ce qui nous ramène au récit des longues promenades avec le grand-père dans le quartier chinois.

Ce n’est que plus tard, lorsque Henry Yu a vieilli, qu’il a connu le récit complet de son grand-père et qu’il a compris le but des grandes promenades : ces marches étaient l’occasion pour son grand-père d’exprimer sa joie d’être enfin réuni avec sa famille. Comme me l’a raconté Henry Yu, « j’ai alors compris pourquoi grand-père me montrait à tous ces vieillards réunis dans les cafés du quartier chinois ». Il m’a raconté l’excitation de ces vieillards et la manière dont ils félicitaient son grand-père. « Cela explique pourquoi le fait de m’avoir avec lui rendait mon grand-père si heureux, parce que la loi d’exclusion rendait ces réunions familiales presque impossibles et empêchait un grand nombre de ces hommes de se marier, d’avoir des enfants, puis des petits-fils et des petites-filles. Bon nombre de ces hommes mouraient seuls; ils vieillissaient seuls, sauf pour la compagnie de ces autres hommes rencontrés dans les cafés. »

Par cette expérience, Henry Yu a été témoin des effets et des dommages causés par la discrimination raciale sur l’état de santé psychologique de nombreuses générations. Il se rappelle que jusqu’à la fin des années 1940, il était interdit aux Chinois et aux Chinoises de la Colombie-Britannique de se baigner en compagnie des blancs dans les piscines publiques et il y avait des places réservées aux blancs dans les salles de cinéma. Henry Yu m’a raconté que de nombreuses personnes immigrantes chinoises vivaient dans la crainte d’être déportées, car les autorités cherchaient souvent une raison pour expulser les gens du pays. Le grand-père de Henry Yu avait utilisé une fausse identité, connu comme un « nom de papier », pour entrer au Canada, car il ne disposait pas d’un certificat de naissance en bonne et due forme. C'était très fréquent à l’époque, mais c'est pourquoi il a craint pendant de nombreuses années que les autorités viennent le chercher pour le déporter.

Une page du registre de la taxe d’entrée, où le « nom de papier » Low Jang Yit était inscrit. Son nom est la cinquième entrée à partir du bas de la page.

Photo : Bibliothèque et Archives du Canada.

Une page du registre de la taxe d’entrée, où le nom Low Jang Yit – le nom de papier du grand-père de Henry Yu, est inscrit. Il s'agit de la cinquième entrée à partir du bas de la page.

Une page du registre de la taxe d’entrée, où le « nom de papier » Low Jang Yit était inscrit. Son nom est la cinquième entrée à partir du bas de la page.

Photo : Bibliothèque et Archives du Canada.

« On pourrait donc dire que mon grand-père a vécu une vie qui malheureusement aurait pu être tout autre, il aurait pu être quelqu’un d’autre. Plus tard, quand je l'ai connu comme une personne âgée de la collectivité, ce n’était plus le même homme qu’il avait été dans sa jeunesse. Lorsque j’ai su à propos des choses comme la taxe d’entrée… À mon sens, cela a expliqué beaucoup de choses que je ressentais et connaissais à propos de mon grand-père. C’est intéressant de sentir que quelque chose ne va pas, puis d’apprendre pourquoi beaucoup plus tard. Les mots ne vous viennent pas facilement et puis, un jour, vous pouvez nommer votre douleur. Et vous vous dites : "Ah oui, c’est bien ça. Maintenant, je comprends." »

Les Canadiens d’origine chinoise ont finalement demandé à ce que soient reconnues les violations de leurs droits de la personne du fait de la taxe d’entrée et de la loi d’exclusion des Chinois. En 1983, Dak Leon Mark et Shack Yee ont demandé au gouvernement canadien de leur rembourser la taxe d’entrée de 500 $ qu’ils avaient tous les deux payée. Dans les années qui ont suivi, 4 000 Canadiens d’origine chinoise ont entamé des démarches pour être dédommagés à l’égard des torts subis. D'autres ont également entamé des actions en justice. La mesure réparatoire est finalement survenue en juin 2006, lorsque le premier ministre Stephen Harper a présenté les excuses du gouvernement à la Chambre des communes. La même année, le gouvernement du Canada a offert une somme de 20 000 $ à titre de dédommagement individuel aux personnes survivantes ayant payé la taxe d’entrée. Le gouvernement a également affecté un montant de 24 millions de dollars dans un programme de reconnaissance historique au bénéfice de la collectivité, dans le but d’informer les Canadiens et les Canadiennes des incidences de la taxe d’entrée et du racisme dont ont souffert de nombreux groupes différents de la population canadienne.

Photo : La Presse canadienne, photographie par Lyle Stafford.

Thomas Soon, 97 ans (à gauche) et Charlie Quon, 99 ans, tenant les premiers paiements de dédommagement de la taxe d’entrée du gouvernement du Canada.

Photo : La Presse canadienne, photographie par Lyle Stafford.

Henry Yu enseigne maintenant l’histoire à l’Université de la Colombie-Britannique. Il a joué un rôle important dans le Projet de numérisation de documents sur la taxe d’entrée chinoise, qui a permis de créer une base de données interrogeable sur les immigrants canadiens d’origine chinoise ayant payé la taxe d’entrée. Il est possible d’effectuer une recherche dans la base de données pour trouver des membres d’une famille. Cette base de données offre également aux chercheurs un accès à d’importants renseignements démographiques. Pour Henry Yu, cet outil est aussi un lien avec la vie de son grand-père et toutes les personnes disparues, qui fera en sorte que leurs histoires ne seront jamais oubliées :

« On pourrait dire que par cette recherche et cette base de données, je peux trouver une façon d’entendre parler de mon grand-père et de tous ces autres hommes disparus et qui, autrement, seraient silencieux. Ainsi, nous pouvons donc, en quelque sorte, leur donner une voix et les laisser dire peut‑être ce qu’ils n’auraient pu dire à l’époque. »

La galerie Les parcours canadiens du Musée raconte l’histoire de la taxe d’entrée et de la loi d’exclusion visant les personnes chinoises, et de la lutte de ces Canadiens d’origine chinoise pour obtenir réparation. Ce blogue a été rédigé à l'aide de recherches réalisées en partie par Mallory Richard, qui a travaillé au Musée comme chercheure et coordonnatrice de projet.