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L’internement des Canadiens et des Canadiennes d’origine japonaise

Par Matthew McRae, conseiller en communications

Photo en noir et blanc d’une femme avec deux enfants qui se tiennent derrière une pile de bagages et de couvertures et qui fixent l’objectif.

Photo : Bibliothèque et Archives Canada, C-046355

Détails de l'histoire

Avant que la Seconde Guerre mondiale n’éclate, Lena Hayakawa menait une vie très idyllique, selon ses propres mots.

Née en Colombie‑Britannique, Lena Hayakawa a vécu jusqu’à l’âge de 11 ans à la campagne, dans la ferme de production de fraises de son père. Elle affirme que sa famille menait une vie simple, mais heureuse. Tout cela a changé le 7 décembre 1941, le jour où les avions japonais attaquent la base navale américaine de Pearl Harbour, à Hawaï, entrant ainsi dans la Seconde Guerre mondiale aux côtés des puissances de l’Axe, l’Allemagne et l’Italie. Le Canada est désormais en guerre contre le Japon.

À l’époque, la Colombie‑Britannique compte une population d’origine japonaise non négligeable. Les dirigeants militaires canadiens et la GRC n’ont pas le sentiment que la population canadienne d’origine japonaise pose une menace et ils s'opposent donc à toute mesure punitive contre elle. Le gouvernement canadien, par contre, ne voit pas les choses du même œil. Immédiatement après l’attaque de Pearl Harbour, les autorités canadiennes en Colombie‑Britannique saisissent tous les bateaux de pêche appartenant aux personnes d’origine japonaise, 1 800 en tout, et ferment les journaux et les écoles d’expression japonaise. Toutes les caméras et radios à ondes courtes appartenant à des Canadiens et Canadiennes d’origine japonaise sont confisquées, et un couvre-feu est imposé pour contraindre cette population à rester chez elle le soir.

Quelques semaines plus tard, en janvier 1942, le gouvernement fédéral émet une ordonnance exigeant le retrait des hommes d’origine japonaise âgés de 18 à 45 ans d’une « zone protégée » spéciale établie le long de la côte de Colombie‑Britannique. En mars 1942, le gouvernement élargit l’ordonnance pour inclure toutes les personnes d’origine japonaise habitant dans la zone protégée, où vit près de 90 % de la population canadienne d’origine japonaise. Au total, quelque 23 000 hommes, femmes et enfants sont forcés de quitter leur demeure, malgré le fait que plus de 75 % d’entre eux sont nés au Canada ou sont des citoyens naturalisés. On les envoie d’abord dans un centre de transit improvisé sur les terrains de Hastings Park, à Vancouver, mais au bout de quelques semaines ou quelques mois, la majorité est envoyée dans des camps d’internement isolés à l’intérieur des terres en Colombie‑Britannique. Pour procéder à ce retrait, le gouvernement fédéral s’appuie sur une loi appelée Loi sur les mesures de guerre, qui donne à l’État les pleins pouvoirs pour suspendre les libertés et les droits fondamentaux des citoyens et citoyennes du Canada.

Environ 12 000 personnes sont forcées de vivre dans des camps d’internement. Les hommes y sont souvent séparés de leur famille et forcés de faire des travaux routiers et autres travaux durs. Environ 700 hommes parmi eux sont envoyés dans des camps de prisonniers de guerre en Ontario. Enfin, quelque 4 000 autres Canadiens et Canadiennes d’ascendance japonaise sont forcés de travailler dans des fermes de betterave à sucre en Alberta et au Manitoba, pour combler la pénurie de main‑d’œuvre. C’est ce qui est arrivé à la famille de Lena Hayakawa.

Elle se rappelle avoir pris un train jusqu’à Winnipeg, puis s’être rendue à Dufrost, au Manitoba, où sa famille a travaillé à la récolte de la betterave à sucre. Elle m’a raconté que la vie là‑bas était très rude. Toute la famille travaillait au champ, à s’occuper des plants et à faire la récolte. La famille vivait toute ensemble dans une toute petite cabane de bois rond; elle se rappelle que quand elle était couchée, le soir, elle pouvait voir à l’extérieur à travers les rondins.

L’hiver, nous n’avions qu’un poêle à bois… la toilette et le reste, tout était à l’extérieur; il n’y avait pas de baignoire. Ma mère devait prendre de la neige dehors et la faire fondre sur le poêle à bois. 

Lena Hayakawa

Après la guerre, la famille déménage à Whitemouth, toujours au Manitoba, pour tenter de se refaire une nouvelle vie. Lena Hayakawa n’a plus jamais revu la ferme de ses parents en Colombie‑Britannique. D’ailleurs, on interdit aux Canadiens et Canadiennes d’origine japonaise de retourner en Colombie-Britannique après la guerre, et 4 000 d’entre eux environ sont exilés au Japon, un pays ravagé par la guerre que nombre d’entre eux n’ont jamais vu. Pour empirer encore les choses, les Canadiens et Canadiennes d’origine japonaise perdent presque tous leurs biens et ne reçoivent qu’une faible, voire aucune, indemnisation, le gouvernement ayant vendu leurs biens pendant la guerre et utilisé le produit de la vente pour financier l’internement.

Ce n’est qu’à compter du 1er avril 1949 que les Canadiens d’origine japonaise peuvent à nouveau circuler librement au Canada. Mais la communauté n’a pas attendu cette date pour s’organiser. En 1947, en effet, la National Association of Japanese Canadians (NAJC) est créée. Au cours des décennies suivantes, les Canadiens et Canadiennes d’origine japonaise, la NAJC à leur tête, ont exhorté le gouvernement fédéral à reconnaître les violations des droits de la personne commises contre leur communauté pendant la Seconde Guerre mondiale.

Malgré sa timidité, Lena Hayakawa s’est elle‑même impliquée dans la lutte pour le redressement des torts, faisant partager l’histoire de sa famille à l’occasion d’assemblées ou d’activités publiques. « L’Association (NAJC) m’a demandé si j’accepterais de faire une petite allocution pendant une réunion. J’ai répondu que je n’étais pas très habile pour faire des discours, mais je me suis quand même lancée et j’ai fait de mon mieux. »

Lena Hayakawa et de nombreux autres membres de la population d’origine japonaise avaient le sentiment que la lutte pour le redressement devait aller au‑delà de la blessure causée à leur communauté. Ils voulaient s’assurer que plus personne ne verrait jamais ses droits violés de cette façon. En novembre 1984, la NAJC a déposé un mémoire intitulé « Democracy Betrayed: The Case for Redress », dans lequel elle exhortait le gouvernement canadien à réparer les injustices commises dans les années 1940. Une partie de son appel reposait sur la Charte canadienne des droits et libertés :

[traduction] « En tant que minorité visible ayant subi la répression légalisée en vertu de la Loi sur les mesures de guerre, nous exhortons le gouvernement du Canada à prendre toutes les mesures nécessaires pour que les Canadiens et les Canadiennes ne soient plus jamais soumis à de telles injustices. En particulier, nous demandons instamment que les libertés et droits fondamentaux de la personne définis dans la Charte canadienne des droits et libertés soient considérés comme inaliénables, non négociables et hors de portée de toute loi arbitraire comme la Loi sur les mesures de guerre. »

Le premier ministre Brian Mulroney (à gauche) et M. Art Miki, président de la National Association of Japanese Canadians, signent l’Entente de redressement à l’égard des Canadiens japonais, 1988.

Photo : Ron Polling/ La Presse canadienne

Le premier ministre Brian Mulroney (à gauche) et Art Miki, président de la National Association of Japanese Canadians, signent l’Entente de redressement à l’égard des Canadiens japonais, 1988.

Le premier ministre Brian Mulroney (à gauche) et M. Art Miki, président de la National Association of Japanese Canadians, signent l’Entente de redressement à l’égard des Canadiens japonais, 1988.

Photo : Ron Polling/ La Presse canadienne

En août 1988, après de longues discussions, la NAJC et le gouvernement canadien pareviennent à une entente de redressement. Le 22 septembre 1988, le premier ministre d’alors, Brian Mulroney, présente des excuses officielles en Chambre des communes à tous les Canadiens et à toutes les Canadiennes d’origine japonaise. En plus, le gouvernement accorde 21 000 $ à chaque personne directement touchée par l’internement, la création d’une caisse de bienfaisance, le pardon pour ceux et celles qui ont été injustement emprisonnés pendant la guerre, et la citoyenneté canadienne pour les Canadiens et Canadiennes d’origine japonaise injustement déportés au Japon à la fin de la guerre et leurs descendants. Enfin, l’Entente promet la somme de 24 millions de dollars pour la création de ce qui est aujourd’hui la Fondation canadienne des relations raciales, dont la vocation est de travailler à l’élimination de toute forme de discrimination raciale au Canada.

Pour Lena Hayakawa, il est important que les gens au Canada connaissent les tragiques histoires liées à l’internement des Canadiens et Canadiennes d’origine japonaise. Elle sait que si on garde le silence au sujet des violations des droits de la personne, l’histoire risque de les oublier. Si on efface une violation de notre histoire, il devient plus facile d’en nier d’autres. C’est le devoir de chacun et de chacune de dénoncer les injustices. Elle m’a expliqué à quel point le redressement les a aidés, elle et de nombreuses autres personnes, à parler de leur expérience, pour que les générations futures comprennent ce qui s’est passé ici même, au Canada.

Photo : MCDP

Lena Hayakawa et sa famille ont été forcées de déménager au Manitoba et de travailler dans une ferme de betterave à sucre durant la Deuxième Guerre mondiale.

« Quand l’Entente de redressement a été conclue… nous avons tous commencé à raconter notre histoire pour que les gens sachent ce qui nous était arrivé. C’est la seule façon pour que nos enfants sachent ce qui s’est passé. »

Photo : MCDP

L’histoire de l’internement des Canadiens et Canadiennes d’origine japonaise et de leur lutte pour obtenir un redressement est racontée dans la galerie Les parcours canadiens du Musée. Pour rédiger le présent blogue, l’auteur s’est fondé en partie sur la recherche réalisée par Mallory Richard, qui a travaillé au Musée en tant que chercheure et coordonnatrice de projet.