Star Trek et les droits de la personne

Des histoires de science-fiction sur des enjeux du monde réel : la guerre, les personnes réfugiées et l’héritage du passé

Par Murray Leeder et Alana Conway

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Un extraterrestre humanoïde debout près d’un mur.

Photo : CBS Television Studios

Détails de l'histoire

Le cinéma et la télévision peuvent être de puissants moyens pour évoquer des questions de droits de la personne et y réfléchir. Depuis ses débuts en 1966, Star Trek propose une approche intelligente et socialement responsable de la science‐fiction. La franchise a évolué au fil des décennies, traitant de questions et de perspectives différentes selon les époques.

Les séries actuelles de Star Trek présentent des perspectives complexes et nuancées sur des questions importantes relatives aux droits de la personne. Star Trek: Discovery et Star Trek: Picard abordent toutes deux des questions telles que le génocide, les personnes réfugiées et la façon dont nous pouvons faire face aux aspects troublants de nos institutions et de notre histoire.

La série télévisée originale Star Trek examinait de nombreuses questions de son époque, notamment la guerre, les classes sociales et le racisme. Son traitement des questions relatives aux droits de la personne était parfois incohérent – la série était souvent sexiste – mais son héritage de récits empreints de compassion et de thèmes réfléchis a trouvé un écho tout au long des 50 années qui ont suivi. Plusieurs séries et films de Star Trek présentent un ton optimiste. Ils montrent un avenir où l’humanité a surmonté ses manières guerrières pour prendre sa place parmi les étoiles comme un phare de la moralité.

Dans cette vision de l’avenir, les êtres humains sont un élément apprécié de la Fédération des planètes unies, une organisation multi‐espèces, et l’institution reconnue de Starfleet est responsable de l’exploration et du maintien de la paix. Des séries plus récentes, comme Discovery (2017‐) et Picard (2020‐), traitent également de questions contemporaines d’actualité, notamment la migration et le traitement des personnes réfugiées. Elles ont cependant un ton plus sombre et adoptent une perspective plus complexe sur le rôle d’institutions telles que Starfleet.

Une grande foule de personnes habillées en costumes de Star Trek.

Des amateurs et amatrices ont établi un record du monde Guinness pour le plus grand rassemblement de personnes habillées en personnages de Star Trek lors de la 11e convention officielle annuelle de Star Trek en 2012. Les séries et les films de Star Trek ont inspiré une culture de fans célèbre et dévouée.

Photo : Getty Images, Albert L. Ortega

Migrations et personnes réfugiées

La guerre, la famine et d’autres crises internationales de grande ampleur ont entraîné des migrations massives et ont fait qu’un grand nombre de personnes sont devenues réfugiées au cours de la dernière décennie. Cela a fait de la migration une question de droits de la personne très visible et urgente dans le monde entier. Parmi les situations récentes de personnes migrantes et réfugiées, on peut citer :

Les effets des migrations internationales se font sentir à l’échelle mondiale. En 2019, le nombre de personnes ayant migré dans le monde entier s’élevait à près de 272 millions, soit environ 3,5 % de la population mondiale. En 2018, la population mondiale de personnes réfugiées s’élevait à elle seule à près de 26 millions1. Face à l’importance des migrations dans le monde d’aujourd’hui, une grande majorité d’États membres des Nations Unies ont approuvé deux accords mondiaux non contraignants en 2018. L’un (le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières) porte sur les migrations internationales et l’autre (le Pacte mondial pour les réfugiés) sur les personnes réfugiées.

La migration, sous une forme ou une autre, est une expérience humaine universelle. Elle transcende les frontières culturelles et nationales actuelles et a façonné le monde moderne. Mais les personnes migrantes et réfugiées restent vulnérables aux violations des droits de la personne pendant tout leur parcours.

Le commandeur Saru

Si Star Trek a déjà traité occasionnellement de la question des personnes réfugiées (notamment avec les personnages récurrents de Star Trek: The Next Generation, l’enseigne Ro Laren et Guinan, et dans l’épisode « Sanctuaire » de Star Trek: Deep Space Nine), il s’agit d’un thème majeur des nouvelles séries. Discovery inclut un personnage de réfugié dans sa distribution habituelle : le commandeur Saru (Doug Jones). Saru est un Kelpien, une race tenue en esclavage institutionnel sur sa planète natale par une autre espèce, les Ba’ul. « L’étoile la plus brillante », un épisode de la série d’anthologie Short Treks (2018‐), a dramatisé son histoire, dans laquelle il parvient à contacter Starfleet et obtient une chance de s’échapper, sachant qu’il ne reviendra probablement jamais.

Diapositives

Un homme assis devant un microphone.

Doug Jones joue le personnage du commandeur Saru dans Star Trek: Discovery.

Photo : « Doug Jones », Genevieve, CC BY-NC-ND 2.02
Un extraterrestre humanoïde debout près d’un mur.

Le commandeur Saru est un personnage complexe dont l’histoire comprend le fait d’avoir fui son monde natal en tant que réfugié. 

Photo : CBS Television Studios
Navigation dans les diapositives

On montre que Saru s’est admirablement adapté à sa culture d’adoption. Il a appris 94 langues de la Fédération (malgré l’existence d’un outil de traduction universel) et est devenu un officier modèle de Starfleet. Dans l’épisode « Le bruit du tonnerre », les circonstances l’obligent à retourner sur sa planète natale. Là, il découvre une conspiration et contribue à une révolution qui bouleverse l’équilibre des pouvoirs. Plutôt que de simplement renverser les Ba’ul, on nous dit qu’une relation nouvelle et plus équilibrée va se former entre les deux espèces. Ce processus intrigant se déroule cependant hors champ et sera, espérons‐le, repris et exploré plus en détail dans les prochains épisodes.

Picard

Nous assistons à une exploration encore plus approfondie des causes et des conséquences de la migration pour les personnes réfugiées dans la série Picard. L’histoire de la série porte sur une catastrophe naturelle qui a dévasté l’Empire de Romulus. La mauvaise gestion par Starfleet de la crise des réfugiés qui a suivi a conduit Picard (Patrick Stewart) à prendre sa retraite dans le dégoût. Lorsque nous le rencontrons au début de la série, Picard est accompagné de deux personnes réfugiées romuliennes qu’il a embauchées et est hanté par ses échecs et ceux de la Fédération. La série présente Picard comme un vétéran aigri qui souffre potentiellement de TSPT et dont les gloires passées semblent de lointains souvenirs diminués par un monde paranoïaque et fragmenté.

Le monde de la série “Next Generation” n’existe plus. C’est différent. Le danger est partout. Rien n’est vraiment sûr. [3]

Patrick Stewart

Picard évoque clairement les crises de réfugiés historiques et contemporaines dans son intrigue et le développement de ses personnages. Dans le roman précurseur The Last Best Hope d’Una McCormack, l’organisation de la Fédération chargée des questions relatives aux réfugiés est même nommée Haut‐Commissariat de la Fédération des planètes unies pour les réfugiés (UFPHCR), une référence peu subtile au HCR des Nations Unies (maintenant connu sous le nom d’Agence des Nations Unies pour les réfugiés). Cet accent mis sur les questions relatives aux réfugiés reflète les prises de position de Patrick Stewart sur Donald Trump et Brexit3. Le comédien a également soutenu des organisations d’aide aux réfugiés telles que l’International Rescue Committee4. En tant que producteur exécutif et vedette de l’émission, Patrick Stewart a insisté pour que Picard mette à jour la vision du monde de The Next Generation afin de réexaminer la nature de Starfleet et de la Fédération. Cela permet à Picard de refléter les crises actuelles d’identité, de démocratie et de droits de la personne.

Un homme parle dans un micro.

Patrick Stewart, vedette et producteur exécutif de Picard, a voulu que la série reflète la complexité et les défis des luttes pour les droits de la personne au 21e siècle.

Photo : « Patrick Stewart », markbach, CC BY-NC 2.0, image recadrée par rapport à l’original5

Les Romuliens et la responsabilité

Ces dynamiques sont mises en évidence de façon très spectaculaire dans l’épisode « La candeur absolue ». Picard revisite la planète Vashti, où il a aidé à réinstaller des centaines de milliers de personnes réfugiées romuliennes. Il est consterné de découvrir que les conditions là se sont désintégrées et déplore la pauvreté, la dégradation et les conflits ethniques. Au point culminant de l’épisode, Picard, figure détestée des Romuliens qui y vivent, entre dans un bar marqué « Romuliens seulement ». Il arrache l’enseigne et entre dans le bar, où il est confronté à un ancien sénateur romulien nommé Tenqem Adrev (Evan Parke). Adrev l’accuse d’avoir trompé et profité du peuple romulien en temps de crise et tente de contraindre Picard à un duel. Picard est sauvé par un autre réfugié romulien, le jeune moine guerrier Elnor.

La décision d’annuler le sauvetage et d’abandonner les personnes que nous avions juré de sauver n’était pas seulement déshonorante; elle était carrément criminelle.

L’amiral Jean-Luc Picard, Picard, épisode 1 « Souvenir »

Cette scène comporte plusieurs références importantes aux questions de droits de la personne dans notre monde. Adrev mentionne avoir été transporté à Vashti sur un vaisseau de classe Wallenberg nommé Nightingale. Le nom du vaisseau fait référence à Florence Nightingale, l’infirmière britannique qui a transformé la gloire qu’elle avait acquise pendant la guerre de Crimée en initiatives de réforme sociale. Le nom "Wallenberg" fait référence à Raoul Wallenberg, l’architecte suédois qui a sauvé des dizaines de milliers de personnes juives hongroises pendant l’Holocauste et dont le sort reste un mystère jusqu’à aujourd’hui. Wallenberg a été la première personne à être déclarée citoyen honoraire du Canada. Il est reconnu dans l’exposition Citoyens et citoyennes honoraires du Canada du Musée canadien pour les droits de la personne, et le Centre Raoul‐Wallenberg pour les droits de la personne à Montréal porte son nom.

Un groupe d’hommes en uniforme militaire.

En tant que commandant d’une force de maintien de la paix des Nations Unies au Rwanda en 1994, Roméo Dallaire (deuxième à partir de la gauche) a été témoin du génocide des Tutsis.

Photo : Getty Images, Scott Peterson

La scène peut cependant rappeler autre chose pour les Canadiens et les Canadiennes. Jean‐Luc Picard ressemble ici au général canadien (et plus tard sénateur) Roméo Dallaire, et les scènes sur Vashti rappellent les conséquences du génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, dont Dallaire a été témoin en tant que commandant d’une force de maintien de la paix des Nations Unies. Picard est hanté parce que ses forces ont dû se retirer trop rapidement et parce que la Fédération n’a pas soutenu la réinstallation des personnes réfugiées de Romulus. Cela a eu des conséquences terribles pour les habitants de Vashti et pour toute la population romulienne.

Dans le documentaire de 2004 « J’ai serré la main du diable », Dallaire retourne au Rwanda dix ans après le génocide. Il y prononce un discours devant une foule dans un stade bondé sur la façon dont les grandes puissances mondiales, via les Nations Unies, n’ont pas protégé le peuple rwandais pendant le génocide. Il se sent personnellement responsable de l’échec de sa mission de maintien de la paix au Rwanda et présente ses excuses aux personnes présentes :

Video : Roméo Dallaire donne un discours au Rwanda, 2004

Dans « La candeur absolue », Picard parle de ses échecs en des termes similaires aux personnes romuliennes présentes : « La Fédération vous a laissé tomber. Je vous ai laissé tomber. Je vous ai trahis et le résultat a été terrible. Perte et douleur pour vous tous. Et je suis désolé. »

La série Picard comprend également deux autres groupes dont la situation est similaire à celle des personnes touchées par le génocide. L’un d’eux est celui des « synthétiques », des androïdes avancés dont l’existence même est interdite par la loi de la Fédération et qui sont contraints de vivre une existence secrète et paranoïaque. L’autre est celui des anciens Borgs, ou « xBs », des personnes libérées de leur recrutement forcé dans le redouté collectif Borg. Dans l’épisode « La boîte impossible », Picard, lui‐même converti de force en Borg par le passé, renoue avec Hugh, un ancien Borg qui avait été introduit dans The Next Generation. Hugh dirige un programme qui aide à réhabiliter les anciens Borgs, et Picard est stupéfait de ses progrès. Ils ont cet échange :

Picard : « Après toutes ces années, tu montres ce que sont les Borgs en dessous. Ce sont des victimes, pas des monstres. »

Hugh : « Pourtant, nous restons les gens les plus détestés de la galaxie. »

Le sort des xBs ressemble à celui des enfants soldats ou d’autres combattants qui ont laissé derrière eux leur passé violent, mais qui ont encore besoin d’une réinsertion minutieuse dans la société. Ces trois groupes (les personnes réfugiées de Romulus, les synthétiques et les xBs) sont liés par le parcours personnel de Picard : tous sont incompris, déplacés et ont besoin de protection et de soutien pour s’épanouir à nouveau.

Institutions et idéaux

Le ton et le contenu des récentes séries Star Trek sont beaucoup moins optimistes que ceux des autres séries de la franchise. C’est manifestement le cas de Picard. La Fédération des planètes unies a toujours été une réflexion sur les Nations Unies (même leurs logos sont très similaires). Ce nouveau pessimisme semble refléter les récents échecs des organismes internationaux à traiter efficacement les crises mondiales. Les deux pactes mondiaux mentionnés ci‐dessus constituent une reconnaissance importante du fait que le monde doit s’unir pour faire face aux migrations internationales, mais il y a encore un manque d’action efficace.

Parmi les principaux défis à relever figurent le financement intégral des programmes de réinstallation des personnes réfugiées et des systèmes d’aide à la migration, le respect des droits de la personne des personnes migrantes et réfugiées, et l’encouragement d’une coopération internationale véritable au lieu d’un nationalisme isolé. Picard, contrairement au futur optimiste familier dans les séries précédentes de Star Trek, montre que la Fédération n’est guère mieux que de nombreux pays aujourd’hui : elle a tourné le dos à une crise de réfugiés pour poursuivre ses propres intérêts.

J’ai vu l’espoir dans les étoiles. Il était plus fort que la peur. Et je me suis dirigé vers lui.

Saru, Short Treks, épisode 3 « L’étoile la plus brillante »

Malgré ce pessimisme, il est rafraîchissant de voir les histoires de migration et de personnes réfugiées figurer au centre de séries populaires. Des personnages comme Saru offrent un examen complet des expériences de vie d’un réfugié. Son histoire inclut, mais ne se limite pas à avoir été déplacé de son monde d’origine. Cela témoigne du fait que les gens migrent pour de nombreuses raisons, « notamment la pauvreté, le manque d’accès aux soins de santé, à l’éducation, à l’eau, à la nourriture et au logement, les conséquences de la dégradation de l’environnement et des changements climatiques, ainsi que les facteurs plus “traditionnels” des déplacements forcés, comme la persécution et les conflits6. »

Une meilleure compréhension et une plus grande empathie pour les expériences vécues par ces personnages d’autres planètes pourraient inciter le public à être plus accueillant, à accepter et à faire preuve d’empathie envers les personnes réfugiées et migrantes ici dans le monde réel. En mettant l’accent sur ces questions dans les séries récentes, Star Trek ajoute un élément actualisé, complexe et réaliste à son engagement de longue date en faveur des idéaux des droits de la personne.

Questions de réflexion :

  • Pourquoi la science-fiction est-elle un bon moyen de nous faire réfléchir sur des questions de droits de la personne?

  • Quels autres types de divertissement de culture populaire traitent des droits de la personne? Quel est leur message?

  • Que pouvez-vous faire pour soutenir les personnes migrantes, réfugiées et immigrées dans votre région?


Références