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Qu’est-ce qui a mené au génocide des Tutsis au Rwanda? Témoignages de survivants et de survivantes

Par Jeremy Maron

Des milliers de réfugiés portant leurs affaires et marchant sur un long chemin de terre. De l’herbe et des arbustes d’un vert vif bordent la route.

Photo : Associated Press, Joao Silva

Détails de l'histoire

Ce qui s’est passé au Rwanda en 1994 semble presque incompréhensible. En 100 jours à peine, les forces gouvernementales, les milices et les citoyens ordinaires ont perpétré un génocide contre la population tutsie, minorité ethnique et sociale. Environ 800 000 à un million de personnes tutsies ont été tuées, et des violences sexuelles généralisées ont été commises contre des femmes et des filles tutsies. Comment ce génocide a-t-il pu se produire?

Il a été l’aboutissement de décennies de division et d’incitation à la haine envers la population tutsie de la part d’extrémistes à la tête du pays, membres du groupe majoritaire hutu. Un processus délibéré visant à peindre la population tutsie comme un groupe minoritaire dangereux et inférieur, pas même humain, a ouvert la voie au génocide à venir.

Un héritage colonial de division

Les tensions régnaient depuis des décennies entre les populations hutue et tutsie au Rwanda. La région a fonctionné sous le régime colonial belge, de la fin de la Première Guerre mondiale jusqu’en 1962. Pendant cette période, les politiques coloniales ont favorisé les divisions entre la population hutue, qui constituait le groupe ethnique le plus important du pays, et le peuple tutsi, deuxième groupe ethnique en importance. Les Belges considéraient la minorité tutsie comme supérieure et accordaient en priorité aux personnes tutsies les postes de direction. Ce favoritisme a créé des tensions continues et profondes entre ces deux peuples.

À la fin des années 50 et au début des années 60, les luttes pour l’indépendance se sont intensifiées au Rwanda face au régime belge. Ces luttes comprenaient des violences entre les peuples hutu et tutsi, ces deux groupes cherchant à prendre le pouvoir. En 1962, la nation a obtenu son indépendance, et des Hutus ont pris le contrôle du gouvernement. De nombreux membres de la population tutsie ont été massacrés. D’autres ont été forcés de fuir le pays, car le gouvernement au pouvoir les décrivait comme une menace pour le Rwanda. Les sentiments anti-Tutsis à l’origine de ces attaques ont contribué à créer les conditions du génocide, qui a suivi 32 ans plus tard.

Jean-Bosco Iyakaryeme raconte la fuite de son domicile pour éviter les assaillants, alors qu’il n’était qu’un enfant. C’était la première fois qu’il réalisait qu’il était un Tutsi.

Video: Jean-Bosco Iyakaryeme – Quand j’ai appris que j’étais Tutsi

Au milieu des années 1960, plus de 400 000 personnes tutsies avaient fui dans un pays voisin, comme le Burundi et l’Ouganda. Même si les attaques violentes concertées contre la population tutsie ont commencé à décliner plus tard dans la décennie, les préjugés et la suspicion à l’égard du groupe minoritaire ont persisté. 

Un coup d’État mène à un autre exil

En 1973, un général hutu, Juvénal Habyarimana, s’est emparé du pouvoir. Le gouvernement de Habyarimana a renforcé les sentiments anti-Tutsis et pro-Hutus. Une nouvelle vague de violence dirigée contre le peuple tutsi en a résulté.

Jacques Rwirangira décrit le niveau extrême de discrimination auquel lui et sa famille ont été confrontés dans les années 1970, simplement parce qu’ils étaient tutsis.

Video: Jacques Rwirangira – Les choses ont changé

La population tutsie en exil demande qu’on lui permette de rentrer chez elle

Au cours des années 1980, la population tutsie du Rwanda exilée dans les pays voisins a commencé à réclamer le droit de retourner dans son pays d’origine. En 1990, un groupe rebelle tutsi, connu sous le nom de Front patriotique rwandais (FPR), a envahi le Rwanda. Cette invasion a déclenché une guerre civile, l’armée répondant par la force. Le sentiment anti-Tutsis a commencé à s’intensifier, les médias de la majorité hutue dépeignant la minorité tutsie comme une menace pour le Rwanda.

Bonaventure Kalisa raconte ses souvenirs du début de la guerre civile au Rwanda, et explique comment ces médias ont ouvert la voie à une suspicion accrue à l’égard de la population tutsie.

Video: Bonaventure Kalisa – Se méfier de son voisin

L’assassinat du président déclenche les hostilités

Après trois années de guerre civile au Rwanda, le président hutu Habyarimana et le FPR ont signé un accord de paix mettant fin aux hostilités. De nombreux extrémistes hutus ont critiqué l’accord et ont continué leur incitation à la haine contre la population tutsie.

Des soldats de la Force de maintien de la paix de l’Organisation des Nations unies, avec à leur tête Roméo Dallaire, haut gradé de l’armée canadienne, ont annoncé l’imminence probable d’un massacre de la population tutsie par des extrémistes hutus. 

Le lieutenant-général à la retraite Dallaire se souvient de la façon dont les extrémistes hutus ont manipulé les jeunes en leur faisant croire qu’ils pouvaient les mener vers un bel avenir. Après les avoir séduits en leur offrant de la nourriture, de la musique et des sports, ces extrémistes ont endoctriné les jeunes en les incitant à haïr la population tutsie, et les ont préparés à la cibler activement au début du génocide.

Video: Roméo Dallaire – Un mouvement jeunesse extrémiste

Le 6 avril 1994, l’avion transportant le président Habyarimana et le président burundais Cyprien Ntaryamira a été abattu. Les extrémistes hutus ont blâmé les rebelles tutsis pour cette attaque, tandis que les rebelles tutsis ont nié en être responsables, accusant plutôt des membres du gouvernement de Habyarimana. L’identité des responsables de cet accident est encore inconnue.

Un rebelle du Front patriotique rwandais (FPR) passe à proximité du site de l’écrasement de l’avion ayant tué le président rwandais Juvénal Habyarimana.

Photo : Associated Press, Jean-Marc Bouju

Ce qu’il faut savoir sur le génocide, c’est qu’il s’agit d’un crime que l’on peut prévoir... lorsque l’avion du président Habyarimana a été abattu au-dessus de Kigali, on savait ce qui allait se passer. On savait que la population tutsie était en danger.

Jean-Bosco Iyakaryeme

Le génocide de 1994 contre la population tutsie au Rwanda

Au lendemain de l’attaque contre l’avion du président Habyarimana, des extrémistes hutus ont lancé une attaque concertée contre le peuple tutsi au Rwanda. D’avril à juillet 1994, des massacres ont été perpétrés par les forces gouvernementales ainsi que par des milices armées appelées Interahamwe. De nombreuses personnes ont participé au génocide de la population tutsie, ses membres étant attaqués par leurs voisins, leurs amis et même leur famille.

Des membres des milices hutues allaient de maison en maison à la recherche de personnes tutsies à tuer. Des barrages routiers ont été déployés afin d’arrêter les gens et de les forcer à montrer leur carte d’identité. Les membres de la minorité tutsie étaient ainsi identifiés et tués. De très nombreuses femmes et filles tutsies ont également été violées par des soldats du gouvernement et des membres des milices.

En plus des membres de la minorité tutsie, les personnes modérées de la majorité hutue qui refusaient de participer au génocide ont aussi été visées, de même que les membres d’un groupe autochtone rwandais appelé les Twas.

Dada Gasirabo, Régine King et Philibert Muzima, rescapés du génocide, se souviennent d’avoir fui et de s’être cachés pendant le génocide, et de la peur intense qu’ils ont ressentie.

Video: Dada Gasirabo – Quand il y a eu le tir de l’avion

Video: Régine King – Où s’enfuir?

Video: Philibert Muzima - Le lieu du carnage

Affronter l’héritage d’un génocide

Le génocide des Tutsis au Rwanda s'est enfin terminé en juillet 1994, quand le FPR a repris le contrôle du pays. En seulement cent jours, environ 800 000 à un million de personnes ont été tuées. Après le génocide, de nombreuses mesures ont été prises pour redresser le pays et réconcilier les populations. Cependant, l’ampleur et la gravité du génocide créent de nombreux obstacles.

Hommes portant des cercueils dans une fosse commune en décembre 1996 au Rwanda, en Afrique. En 1994, le Rwanda a été le théâtre de l’un des pires actes de génocide au monde : environ 800 000 àun million de membres de la population civile tutsie ont été massacrés par des extrémistes hutus, ce qui a affaibli le pays pour les décennies à venir.

Photo : Getty Images, Hutton Archive, Joe McNally

Au Canada, des membres de la communauté rwando-canadienne se sont réunis de façon solidaire pour offrir un soutien aux survivants et à leurs familles, et pour commémorer le génocide. Cette communauté a également pris des mesures pour que justice soit rendue contre ses auteurs présumés, afin qu’ils soient tenus responsables de leurs actes.

La professeure Régine King parle de ce que signifie pour elle la justice après le génocide.

Video: Régine King – La justice est grande comme ça

PAGE-Rwanda est une organisation qui a vu le jour pendant le génocide, car les membres de la communauté tutsie qui vivaient ici au Québec voyaient quotidiennement l’horreur relatée dans les médias et savaient que… qu’il fallait nous organiser pour nous entraider, d’abord pour rester en vie, mais aussi pour pouvoir aider ceux qui vont survivre, et pour pouvoir également obtenir justice.

Jean-Paul Nyilinkwaya, Président, PAGE-Rwanda

Photo : MCDP, Jeremy Maron

Le génocide contre la population tutsie a pris fin après environ 100 jours. Mais la violence brutale commise contre ce groupe ethnique et social minoritaire a été précédée par des décennies d’incitation à la haine. Les membres de ce groupe étaient présentés comme inférieurs à ceux de la population hutue, et dangereux pour la nation rwandaise. Ce processus de déshumanisation, de présentation du groupe ethnique tutsi comme un « autre » dangereux, ouvre la voie au génocide. Ce processus nous rappelle la nécessité de faire preuve de vigilance envers la propagande qui cible certains groupes à persécuter, en les décrivant comme moins dignes des droits de la personne que les autres.

Lorsqu’on commence à tenir des discours qui déshumanisent ou on traite des gens comme des animaux, des riens, de la vermine, des cancrelats, oh danger. Quand on commence à catégoriser, à monter l’un contre l’autre, nous et les autres. C’est des signaux qui ne trompent pas et je trouve que à n’importe quel stade qui nous mène au génocide, on peut trouver des mécanismes de prévention. Donc il faut tout de suite réagir. Il faut pas attendre que la bombe éclate.

Jacques Rwirangira

Questions de réflexion

Est-ce qu’on m’a déjà fait senti inférieur(e) en raison d’un aspect de mon identité?

Comment puis-je m’assurer que ma voix est entendue quand une atrocité se produit en dehors de mon pays?

Pourquoi est-il important de se souvenir des atrocités commises dans le passé?