Le meurtre d’Elzéar Goulet et la lutte pour les droits des Métis

Résistance, violence et la fondation du Manitoba

Par Karine Duhamel

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Des cavaliers armés de flèches et de lances traversent un paysage de prairies vallonnées en direction d’un troupeau de bisons.

Stark Museum of Art1

Détails de l'histoire

L’après-midi du 13 septembre 1870, Elzéar Goulet entre dans le Red Saloon de Winnipeg. Il ne savait pas que ce serait sa dernière visite. Reconnu par d’autres clients pour son rôle dans la Résistance de la rivière Rouge, il est poursuivi par une foule dans la rue. Elzéar s’est battu pour sa vie – et a perdu.

Il n’avait que 34 ans lorsqu’il a été tué, mais Elzéar Goulet avait déjà mené une vie bien remplie. Enfant élevé dans les traditions de sa famille, l’identité métisse d’Elzéar était étroitement associée au travail de piégeage et de commerce de ses parents et grands‐parents. Sa famille avait également des liens étroits avec le mouvement grandissant visant à affirmer les droits territoriaux et d’autonomie des Métis.

Un portrait en aquarelle d’un homme.

Elzéar Goulet.

Société historique de Saint-Boniface, Fonds Henri Julien, 0053, G268, 24, « M. Goulet tué à coups de pierres en 1870 », aquarelle de Henri Julien environ 1903.

Sa vie et son meurtre sont étroitement liées au mouvement pour la définition et la défense des droits des Métis alors que le Manitoba est intégré dans le Dominion du Canada récemment formé. Son rôle dans l’histoire des Métis et de la province du Manitoba mérite une reconnaissance plus large, en tant que participant à la résistance métisse et compatriote de Louis Riel.

La traite des fourrures

Pendant des générations, la famille d’Elzéar a été profondément liée au commerce des fourrures. Son grand‐père maternel était un Écossais, John Siveright, qui a commencé à travailler pour la Compagnie du Nord‐Ouest en 1799, d’abord dans le nord‐ouest de l’Ontario, puis à Portage La Prairie, au Manitoba.

En 1816, Siveright a été accusé de complicité dans le meurtre du gouverneur Robert Semple et de 22 colons écossais. En tant que représentants de la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH), ce groupe de colons s’était engagé dans une lutte armée avec des commerçants métis de la Compagnie du Nord‐Ouest lors de la bataille de La Grenouillère, juste à l’ouest de Winnipeg. Les conflits politiques et même violents étaient une réalité constante pendant cette période d’expansion coloniale, qui impliquait une emprise coloniale croissante sur les territoires autochtones traditionnels.

Les accusations portées contre Siveright ont plus tard été abandonnées et il a continué à travailler pour la Compagnie du Nord‐Ouest pendant plusieurs années à Sault‐Sainte‐Marie. L’épouse de Siveright – la grand‐mère d’Elzéar – était une Métisse nommée Louise Roussin, originaire de Sault‐Sainte‐Marie, en Ontario. 

Une ceinture fléchée aux couleurs vives.

Ceinture fléchée métisse traditionnelle du 19e siècle. La ceinture fléchée était à la fois un accessoire vestimentaire pratique et un reflet de l’histoire et des savoirs métis.

Virtual Museum of Métis History and Culture, Gabriel Dumont Institute, Sash (07), 2004

Le grand‐père paternel d’Elzéar, Jacques Goulet, a travaillé pour la Compagnie du Nord‐Ouest en Athabasca comme voyageur de 1804 jusqu’à la fusion de la Compagnie du Nord‐Ouest et de la CBH en 1821. Jacques a continué à travailler pour le district de la Saskatchewan de la CBH jusqu’à sa retraite.

Alexis Goulet, le père d’Elzéar, était également un homme de la Compagnie. Né à Saint‐Boniface en 1811, Elzéar a travaillé pour la CBH comme rameur sur un bateau d’York, puis est devenu un marchand autonome dans la colonie de la rivière Rouge.

Chercher à faire reconnaître les modes de vie des Métis

Le père d’Elzéar était passionné par la cause des droits des Métis. Il était l’un des 22 chasseurs de bisons, marchands et transporteurs de marchandises métis qui se sont réunis le 29 août 1845 pour signer une lettre aux autorités coloniales de la rivière Rouge réclamant le droit des Métis de chasser et de faire du commerce à un prix équitable. Alexis et ses camarades pétitionnaires métis rejetaient le contrôle de la CBH sur les prix et le commerce qui dominait la vie et le travail des gens de la Rivière Rouge à l’époque.

En tant qu’Autochtones de ce pays et en tant que Métis, [nous] avons le droit de chasser les fourrures dans les territoires de la Compagnie de la Baie d’Hudson où nous le jugeons approprié, et de vendre ces fourrures au plus offrant.

Lettre des Métis de 1845

La lettre illustre les tensions croissantes dans la région et les demandes qu’elle contient reflètent une vision du monde métisse fondée sur des idées importantes concernant la liberté de vivre, de commercer et de s’autogouverner selon les traditions métisses. Dans cette vision du monde, les concepts de kaa‐tipeyimishoyaahk et de wahkotowin occupent une place centrale.

Kaa‐tipeyimishoyaahk traduit en gros l’idée de l’autogestion, ou « nous sommes maîtres de nous‐mêmes ». Pour les Métis, cela signifiait un état d’autonomie et d’action politique indépendante, libre de toute contrainte extérieure, et une capacité à s’auto-gouverner et à se réguler.

Wahkohtowin, pilier important de ce système, fait référence à la responsabilité envers d’autres êtres, aux liens en tant que famille, déclenchant des obligations collectives envers ses proches et un réseau plus large de parenté.

Peinture colorée d’un camp de chasse du 19e siècle, montrant des charrettes, des tipis, des chiens et des gens qui s’adonnent à diverses tâches et passe-temps.

Les principes et les pratiques de la chasse au bison sont au cœur de la culture, de la gouvernance et de la vision du monde des Métis.

Virtual Museum of Métis History and Culture, Gabriel Dumont Institute, aquarelle intitulée « Métis Bison Hunting Camp »

Ces traditions ont été développées et partagées au sein des familles et à travers les principes et les pratiques de la chasse au bison, à laquelle Elzéar a sans doute participé dans son enfance avec son père Alexis. Elles impliquaient un engagement envers les principes de gouvernance des Métis, qui souvent étaient constitués en réponse à des menaces ou des événements spécifiques et se dissolvaient après coup, et qui incarnaient un esprit et un mode de vie indépendants.

La résistance des Métis

Il est clair qu’Elzéar a atteint sa maturité pendant une période de colonisation et de conflits. Et à l’âge adulte, il a été directement impliqué lorsque ces tensions croissantes ont éclaté en 1869.

En 1867, le pays du Canada avait vu le jour, gouvernant une partie relativement petite de ce que nous connaissons aujourd’hui comme le Canada. Deux ans plus tard seulement, le jeune gouvernement canadien a acheté la Terre de Rupert à la CBH. Ce vaste territoire s’étendait du sud des montagnes Rocheuses, puis au nord, autour de la baie d’Hudson jusqu’à l’île de Baffin, au nord du Québec et au Labrador. Il comprenait également les prairies canadiennes et la colonie de la rivière Rouge. 

Le Canada a rapidement commencé à affirmer son contrôle sur ces terres. Un gouverneur anglophone, William McDougall, a été nommé pour imposer une domination coloniale directe sur les prairies canadiennes.

Ainsi, en 1869, le mode de vie indépendant des Métis semblait très menacé. Des changements se préparaient dans le territoire de la rivière Rouge. Ses résidents, qui n’avaient pas été consultés, ont été pris par surprise lorsque McDougall a envoyé des arpenteurs pour tracer, mesurer et cartographier le terrain selon le système de cantons carrés imposé par le Canada. C’est à ce moment que les Métis, menés par Louis Riel, ont empêché McDougall d’entrer dans le territoire.

Elzéar, devenu un jeune homme, s’est joint à un groupe organisé de Métis dirigé par Riel en 1869 à une barricade du pont sur la rivière LaSalle, bloquant ainsi la principale route nord‐sud entre les colonies de Pembina et Upper Fort Garry. La barricade avait pour but d’empêcher les fonctionnaires du gouvernement canadien de réclamer les terres occupées par les Métis.

Photographie d’un groupe d’hommes.

Louis Riel (au centre) et le conseil du gouvernement provisoire, 1869.

Bibliothèque et Archives Canada, PA-012854

Le gouvernement provisoire de Riel

En tant que capitaine dans le gouvernement provisoire de Riel, Elzéar a joué un rôle clé dans de nombreux événements importants de cette époque tumultueuse.

Il a été membre de la cour martiale pour Thomas Scott. Scott était arpenteur du gouvernement et membre de l’Ordre d’Orange, un groupe protestant qui s’opposait à Riel et aux préoccupations des Métis. Accusé de trahison contre le gouvernement provisoire de Riel, il a été mis à mort par peloton d’exécution en mars 1870.

Après l’exécution, Elzéar et une autre personne ont été chargés de se débarrasser du corps de Scott. Des rumeurs ont circulé selon lesquelles ils avaient habillé Scott en Métis et avaient jeté son corps dans la rivière Rouge. Ce supposé traitement a accru la colère et la haine des compagnons orangistes de Scott et de leurs alliés du gouvernement au sujet de l’exécution et a attisé les demandes pour la capture de Riel.

Gravure sur bois représentant un homme debout tirant avec un pistolet sur un autre homme couché et ligoté au sol. Une grande foule de spectateurs et les murs d’un fort de l’époque coloniale sont à l’arrière-plan.

Cette image est apparue sur la couverture du numéro du 23 avril 1870 du Canadian Illustrated News. Il s’agit d’une représentation fictive de l’exécution de Thomas Scott, qui semble destinée à susciter l’indignation dans l’Est du Canada à propos de sa mort.

Bibliothèque et Archives Canada, Canadian Illustrated News, 1869-1883.

Le Manitoba devient une province du Canada

La Loi de 1870 sur le Manitoba a reçu la sanction royale le 12 mai 1870 et a constitué le Manitoba en province du Canada.

Il convient de rappeler que la Loi sur le Manitoba était basée sur une liste de droits que les Métis avaient préparée pour défendre leur terre, leur langue et leurs traditions. Cette liste de droits visait à garantir le droit à l’éducation et aux services en français et en anglais, sur un pied d’égalité; à maintenir une tolérance à l’égard du catholicisme, face à un nouvel ordre protestant; et à soutenir les traditions de parenté et d’autonomie qui avaient si longtemps préservé les coutumes des Métis.

Malgré la réalisation de cet accord, les tensions raciales étaient exacerbées par l’exécution de Scott et l’incertitude entourant la mise en œuvre de la loi. En raison de ces menaces potentielles, une expédition militaire dirigée par Garnet Joseph Wolseley a été déployée à Upper Fort Garry en août 1870. L’expédition avait pour mission de prendre le contrôle de la rivière Rouge jusqu’à l’arrivée de son nouveau lieutenant‐gouverneur, Adams George Archibald. Bien que Riel et de nombreux membres de son gouvernement provisoire aient fui, craignant pour leur vie, Elzéar avait choisi de rester.

Attaqué par une foule

C’est ainsi qu’Elzéar s’est retrouvé en infériorité numérique et à court d’options dans l’après-midi du 13 septembre 1870. Il avait décidé de se rendre au Red Saloon, à l’angle de l’avenue Portage et de la rue Main. Le saloon était connu comme un endroit turbulent et était situé tout près de l’endroit où les troupes du colonel Wolseley étaient en garnison à Upper Fort Garry. C’était sans aucun doute un geste audacieux d’y entrer. Mais Elzéar y est entré. Il a bientôt été reconnu, et une foule en colère l’a poursuivi dans la rue.

Photographie en noir et blanc d’un groupe d’hommes debout et assis devant un bâtiment avec le mot « Saloon » peint en évidence sur le mur.

Des clients devant le Red Saloon, vers 1860.

Archives du Manitoba, collection Stovel-Advocate, photo 279, « An old photo taken about 1860 showing Bob O’Lones Saloon », vers 1860, PR1965-55

Elzéar a fui ses poursuivants mais n’a pas réussi à échapper à son destin. Au bout de l’avenue Lombard, Elzéar a plongé dans la rivière Rouge depuis le débarcadère de bateaux à vapeur situé à cet endroit, essayant de nager pour trouver refuge à Saint‐Boniface. Ceux qui le poursuivaient ont commencé à lancer des pierres depuis la rive.

Elzéar a été assommé pendant qu’il nageait et s’est noyé dans la rivière Rouge. Son corps a été retrouvé le jour suivant et il a été enterré à Saint‐Boniface.

Carte du centre de Winnipeg montrant l’emplacement du Red Saloon (A), le trajet emprunté par Elzéar lors de sa tentative d’évasion, l’emplacement des quais des navires à vapeur où il a plongé dans l’eau (B) et l’actuel parc Elzéar Goulet (C).

Carte du centre de Winnipeg montrant l’emplacement du Red Saloon (A), le trajet emprunté par Elzéar lors de sa tentative d’évasion, l’emplacement des quais des navires à vapeur où il a plongé dans l’eau (B) et l’actuel parc Elzéar Goulet (C).

MCDP, Jeffrey Taniguchi

Conséquences

Au lendemain de sa mort, le lieutenant Archibald a ouvert une enquête, désignant deux magistrats de la CBH pour entendre 20 témoins. Malgré les mandats d’arrêt préparés pour les poursuivants d’Elzéar, aucune arrestation n’a été effectuée.

La foule enragée qui le poursuivait a lancé des objets de toutes sortes sur l’homme traqué et l’a lapidé dans l’eau.

Joseph Tennant, témoin de l’enquête

Le meurtre d’Elzéar n’est pas le seul cas de violence perpétrée par des justiciers autoproclamés contre les Métis pendant cette période. Comme l’a écrit l’historien Fred Shore : « Les Métis étaient victimes d’agressions, d’outrages, de meurtres, d’incendies criminels et d’autres actes de destruction chaque fois qu’ils s’approchaient du Fort Garry, alors que la situation dans le reste de la zone de peuplement n’était guère meilleure2. » Ces actes ont été relatés dans les journaux de la Rivière Rouge, de St. Paul, de Toronto et de Montréal comme le « Règne de la terreur » à la Rivière Rouge. La violence a incité de nombreuses familles métisses à quitter la colonie et à chercher refuge aux États‐Unis, comme l’avait fait Riel, ou dans d’autres provinces.

Cela envoyait le message aux Métis que [si] vous vous montrez sur la rive ouest de la rivière... nous allons vous battre, nous allons vous tuer, et si vous pensez que vous allez recevoir de l’aide des autorités canadiennes maintenant que nous sommes établis ici, oubliez ça.

Philippe Mailhot, ancien directeur du Musée de Saint Boniface

En 2007, Daniel Vandal, Métis et alors conseiller municipal, a demandé
qu’un parc porte le nom d’Elzéar.

« Nous voulions un projet qui raconte une partie de notre histoire et qui utilise un de nos espaces verts. Louis Riel est connu dans tout le pays et j’espère que ce parc fera connaître Elzéar Goulet. C’est un pas dans la bonne direction », avait déclaré Daniel Vandal à l’époque.

Le parc Elzéar Goulet, à l’adresse 718, avenue Taché, à Saint‐Boniface, est désormais un monument permanent à la mémoire des violences qui se sont produites ce jour‐là.

Le parc Elzéar Goulet

Sculpture de roche et de maçonnerie en forme de mur incurvé sur lequel est inscrit en gros caractères « Parc commémoratif Elzéar Goulet ».

Le parc Elzéar Goulet Park à Saint‐Boniface.

Photo : MCDP, Jessica Sigurdson
Un mur de pierre avec une écriture décorative sculptée, des panneaux d’information et un portrait en bas-relief d’un homme au-dessus des mots « Elzéar Goulet 1836-1870 ».

Monument commémoratif pour Elzéar Goulet.

Photo : MCDP, Jessica Sigurdson
Sculpture de roche et de maçonnerie en forme de mur incurvé, présentant des textes décoratifs sculptés et des panneaux d’information.

Monument commémoratif dans le parc Elzéar Goulet.

Photo : MCDP, Jessica Sigurdson
Un mur décoratif en pierre sculptée avec le texte « Parc commémoratif Elzéar Goulet ».

Le parc Elzéar Goulet Park à Saint‐Boniface.

Photo : MCDP, Jessica Sigurdson
Navigation dans les diapositives

Notre manière de nous souvenir et les personnes dont nous nous souvenons restent aujourd’hui fondamentales pour les histoires que nous racontons sur nous‐mêmes et nos origines. L’histoire d’Elzéar, bien qu’elle soit unique, raconte un récit plus vaste que l’histoire d’un meurtre commis par une foule enragée – c’est un reflet de l’histoire et du caractère même du Manitoba, tel qu’il a été créé.

Questions de réflexion :

  • Quels événements passés touchent encore ma famille ou ma communauté aujourd’hui?

  • Comment ai-je appris l’histoire du lieu où je vis?
    Y a-t-il des personnes qu'on a tendance à oublier?

  • Qu'est-ce que je sais de la culture des personnes d’origines différentes qui vivent dans ma communauté?


Références

  • Stark Museum of Art, Orange, Texas, 31.78.12 7, « Metis Chasing the Main Buffalo Herd » (1846), par Paul Kane (1810-1871), légué par H.J. Lutcher Stark, 1965.
  • Fred J. Shore, « The Métis: Losing the Land », Aboriginal Information Series (Août 2006, Numéro 9), Office of University Accessibility. University of Manitoba.