Souvenirs du génocide de Srebrenica

Les réflexions personnelles de Kerim et Aida

Par Jeremy Maron

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Deux soldats en uniforme sont assis sur un grand véhicule, surplombant une foule dense de personnes qui s’étend au loin.

Photo : Associated Press

Détails de l'histoire

Le génocide de Srebrenica a été l’une des plus grandes atrocités commises pendant la guerre de Bosnie (1992–1995), qui a éclaté après la dissolution de la Yougoslavie au début des années 1990. 

En 1993, la ville de Srebrenica avait été établie comme zone de sécurité sous la protection de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Beaucoup de la population civile bosniaque s’y est réfugiée pour échapper à la violence environnante de la guerre. Mais le 11 juillet 1995, les forces bosno‐serbes et serbes ont pris le contrôle de la zone de sécurité, tandis que les officiers de l’ONU sur le terrain n’ont pas empêché la prise de la ville. Ni eux ni la communauté internationale n’ont pris de mesures pour empêcher le génocide qui a suivi et qui a entraîné le massacre systématique de plus de 8 300 hommes et garçons bosniaques.

 Deux femmes se tiennent l’une l’autre, debout au milieu de nombreux cercueils disposés en rangées.

Des femmes bosniaques se réconfortent mutuellement, entourées de cercueils contenant des victimes de Srebrenica, en 2010. Des enterrements collectifs sont organisés au fur et à mesure que les corps des personnes tuées en 1995 sont trouvés et identifiés.

Photo : Associated Press, Amel Emric

Souvenirs du génocide

Kerim Bajramovic et Aida Šehović sont tous deux des Bosniaques touchés de différentes manières par le génocide de Srebrenica. Leurs points de vue offrent des perspectives personnelles distinctes à travers lesquelles nous pouvons en apprendre davantage sur Srebrenica et son héritage.

Deux hommes debout à un lutrin à côté d’un panneau sur lequel on peut lire, en anglais : « Srebrenica, 11 juillet 2015 ».

Kerim Bajramovic (à gauche), en compagnie de Fadil Kulasic, un autre survivant de Srebrenica, s’exprimant au Musée canadien pour les droits de la personne lors de la commémoration des 20 ans de Srebrenica, le 11 juillet 2015.

Photo : Bosnia and Herzegovina Association of Manitoba

L’optique de Kerim est expérientielle. Il est né en 1980 à Vlasenica, en Bosnie‐Herzégovine (qui faisait alors partie de la Yougoslavie) et a été le témoin direct de la guerre de Bosnie et de la prise de Srebrenica. Il a échappé au génocide grâce à l’aide d’un soldat serbe. Kerim a partagé son histoire personnelle lors d’un entretien oral avec le Musée alors qu’il était à Winnipeg pour parler du 20e anniversaire du génocide de Srebrenica en 2015.

Une femme souriante.

Aida Šehović en 2017.

Photo : Adnan Šaćiragić

La perspective d’Aida sur Srebrenica est artistique. Elle est née à Banja Luka, en Bosnie-Herzégovine en 1977, et sa famille a fui le pays lorsque la guerre de Bosnie a éclaté en 1992. Exilée de son pays d’origine, Aida a observé avec horreur et à distance le déroulement du génocide de Srebrenica. Cette distance physique, combinée à sa frustration face au désintérêt du reste du monde à agir pour arrêter le génocide, l’a poussée en 2006 à créer un monument nomade appelé ŠTO TE NEMA (Pourquoi n’êtes-vous pas là?) pour commémorer les personnes tuées à Srebrenica. ŠTO TE NEMA sera exposé au Musée dans le cadre d’une exposition intitulée Artivisme, présentée au Musée en 2021.

Ensemble, les perspectives uniques mais complémentaires de Kerim et Aida - souvenirs personnels et commémoration artistique - peuvent révéler certains des impacts personnels nombreux et variés d’un génocide qui a touché des milliers de personnes.

Quatre hommes portant des uniformes de fortune se tiennent debout avec un drapeau noir orné d’une tête de mort.

Les tensions nationales et ethniques en Yougoslavie pendant les années 1990 sont évidentes sur cette photo de nationalistes serbes défilant sous le drapeau tchetnik. Les Tchetniks étaient un groupe nationaliste qui avait ciblé les non-Serbes pendant la Seconde Guerre mondiale.

Photo : Hrvatsko memorijalno dokumentacijski centar Domovinskog rata, HR- HMDCDR- 24

L’histoire de survie de Kerim

La guerre de Bosnie s’est déroulée après l’éclatement de la nation yougoslave. La Yougoslavie avait été créée après la Seconde Guerre mondiale lorsque des groupes religieux et ethniques qui avaient été en conflit – y compris les Bosniaques (dont beaucoup étaient musulmans) et les Serbes (qui étaient en grande partie des chrétiens orthodoxes) – se sont unifiés en un seul pays sous la dictature communiste répressive de Josip Tito.

Souvenirs de coexistence amicale

Tito est mort en 1980, l’année même où Kerim Bajramovic est né dans la ville de Vlasenica. Kerim se rappelle avoir vu l’héritage de la domination de Tito en Yougoslavie dès son enfance dans les années 1980. Il ne se souvient pas des tensions religieuses ou ethniques qui ont eu lieu pendant cette période.

Élément sonore: Kerim Bajramovic : Souvenirs de coexistence amicale
Légende de l'élément sonore Kerim Bajramovic : Souvenirs de coexistence amicale

Kerim se rappelle que les perceptions des différences ethniques et religieuses n’étaient pas significatives pendant son enfance, dans les années 1980. Cet enregistrement est en anglais. Une transcription en français est disponible ci‐dessous.

Transcription pour Kerim Bajramovic : Souvenirs de coexistence amicale

Beaucoup de gens étaient religieux. Pour moi, c’était normal. Il y avait quelques Serbes là‐dedans, mais on ne m’a jamais appris à distinguer. Un de mes bons amis était serbe. Je ne savais pas vraiment avant la guerre qu’il était serbe. Nous avions juste de différentes pratiques, mais on ne m’a jamais dit : « Tu es musulman, tu es serbe ». Vous savez, nous pratiquions nos religions. Même à la fin du Ramadan – d’habitude, les enfants font du porte à porte, ils vont chez les voisins qui vous donnent un cadeau – j’allais donc dans des maisons serbes, et ils savaient tous, alors ils nous donnaient des cadeaux. Mais ce n’était jamais – jusqu’à la guerre, je n’ai jamais ressenti de différences religieuses entre les gens.

On ne m’a jamais appris à dire : « Oh, cette personne est d’une autre religion. » Ma grand‐mère était extrêmement religieuse, et sa meilleure amie était chrétienne orthodoxe, extrêmement religieuse, et elles étaient les meilleures amies. Et vous savez, ce sont des gens très tolérants, et la plupart de ces gens étaient ce genre de religieux. Tout le monde s’accepte, et on ne m’a jamais rien appris de mauvais sur personne.

La violence au quotidien

Cette coexistence généralement pacifique a commencé à changer sensiblement au début des années 1990, lorsque les différents États qui avaient été incorporés à la Yougoslavie ont commencé à faire pression pour obtenir leur indépendance. Cela a conduit à une résurgence du nationalisme et à une augmentation des tensions entre les différents groupes ethniques, nationaux et religieux.

Les conditions se sont aggravées après que la Bosnie‐Herzégovine a déclaré son indépendance de la Yougoslavie, ce qui a marqué le début de la guerre de Bosnie. Dans ce conflit, des violations des droits de la personne ont été commises par toutes les parties. Il s’agissait notamment d’attaques sexuelles systématiques contre les femmes et les jeunes filles. La violence et la peur étaient répandues et sont devenues partie intégrante de la vie quotidienne des Bosniaques pendant les deux années qui ont suivi.

Un soldat court dans une rue vide et enfumée

Un soldat court dans une rue vide et enfumée.

Photo : Associated Press, David Brauchli
Élément sonore: Kerim Bajramovic : La violence au quotidien
Légende de l'élément sonore Kerim Bajramovic : La violence au quotidien

Kerim décrit comment la violence est devenue si courante pendant la guerre de Bosnie que les gens en sont presque devenus insensibles. Cet enregistrement est en anglais. Une transcription en français est disponible ci‐dessous.

Transcription pour Kerim Bajramovic : La violence au quotidien

Donc en temps de guerre, on arrive à ce sentiment de tristesse, et parce qu’on n’a plus de sentiments, on est tellement habitués à entendre les gens mourir qu’on devient insensibles. La violence est devenue la norme. En entendant que cet obus est tombé et a tué 25 personnes, on ne ressent rien. On se dit seulement : « Oh heureusement, ce n’était pas moi. » Parce que je pense que quand on arrive à ce point de survie, les gens se soucient seulement d’eux-mêmes. Je suis la priorité numéro un. C’est moi et ma famille d’abord, puis tous les autres. Et c’est un peu triste qu’on puisse pousser les gens à ce point, quand on y pense. C’est triste qu’on puisse être, je ne sais pas, égoïstes de quelque manière.

Au milieu du danger

La violence se répandant autour d’eux, Kerim et sa famille ont fui vers une autre région appelée Cerska, où ils pensaient être plus en sécurité. Mais le danger était toujours présent.

Élément sonore: Kerim Bajramovic : Au milieu du danger
Légende de l'élément sonore Kerim Bajramovic : Au milieu du danger

Kerim décrit la violence dans sa région natale pendant la guerre, y compris l’exécution de 32 personnes par des soldats serbes. Cet enregistrement est en anglais. Une transcription en français est disponible ci‐dessous.

Transcription pour Kerim Bajramovic : Au milieu du danger

Donc, en gros, au quotidien, on voit des bombardements, des tirs. Je m’en souviens, parce que nous avons dû quitter ma ville pour aller dans les collines, à Cerska. Aller de Pobjeda à Cerska, c’est juste monter. Alors on y est allé sans rien, on a tout laissé à la maison. Les Serbes bombardaient notre région, alors les gens essayaient toujours de trouver un terrain plus élevé, parce que plus le terrain est élevé, plus c’est difficile à tirer à atteindre.

Un des soirs – on était rendus en hauteur – on a appris que des Serbes avaient amené un gros camion de 32 personnes devant notre ville, pour nous montrer de quoi ils étaient capables. Ils les ont fait sortir et les ont exécutés sous les yeux des gens qui les regardaient de la colline. Donc moi, c’est la première fois que je vois – trois gars ont survécu. Je me souviens que l’un d’eux avait reçu une balle dans l’estomac, puis un autre avait été tiré dans le bras, et l’autre n’était pas blessé. Ils sont tous venus là‐haut et ils nous ont raconté comment les soldats avaient exécuté tout un village non loin de nous. C’est là que j’ai réalisé que maintenant, ça devenait – maintenant je voyais des choses plutôt que d’en entendre parler à la télévision.

Une longue marche

En mars 1993, la situation dans la région de Cerska devenait de plus en plus dangereuse. Après le meurtre de l’oncle de Kerim, et après avoir entendu dire que la région allait bientôt être envahie, Kerim, sa mère et sa grand‐mère ont décidé de fuir. Ils sont partis tôt un matin et ont entamé une marche épuisante vers la ville de Potočari (à côté de Srebrenica).

Élément sonore: Kerim Bajramovic : Une longue marche
Légende de l'élément sonore Kerim Bajramovic : Une longue marche

Kerim décrit la marche pénible vers Potočari avec sa mère et sa grand‐mère alors qu’ils tentaient de fuir le danger dans la région de Cerska. Cet enregistrement est en anglais. Une transcription en français est disponible ci‐dessous.

Transcription pour Kerim Bajramovic : Une longue marche

Nous avons donc marché de 5 h du matin à – je ne sais pas, j’essaie de me souvenir – jusqu’à environ 20 h ou 19 h, de Pobudje à Potočari, ce qui fait environ 18 kilomètres à vol d’oiseau, si on peut dire. Mais c’est probablement 25 à 30 kilomètres en montant et descendant les collines

Je me souviens avoir demandé à ma mère – il n’y avait que de la neige – nous avons croisé toutes ces maisons brûlées, chacune brûlée, partout où on allait. Alors on marchait, et souvent je demandais la distance, genre « On arrive bientôt? » Et elle, « Oh, juste un peu plus loin. » « On y est? » Au bout d’un moment, j’ai arrêté de parler. Je me disais, je ne sais pas si elle me dit la vérité, je ne sais pas combien de temps nous devons marcher. Et puis quand elle m’a dit que nous étions à Potočari, je me suis effondré. J’étais tellement fatigué. À l’époque, j’avais douze ans et demi, et pensez qu’on portait probablement 40 livres et qu’on pouvait à peine marcher. Alors ça m’a beaucoup épuisé, et puis j’ai réalisé que la guerre a d’autres effets : les gens avaient froid. On voyait des gens comme des personnes âgées – surtout je pense que les personnes âgées ont été plus touchées – qui avaient dû marcher comme ça.

Échappé de justesse

Une fois arrivées dans la région de Potočari et de Srebrenica, les personnes déplacées ont tenté d’établir un semblant de normalité et ont commencé à organiser des écoles pour les enfants. Mais la guerre faisait toujours rage autour d’eux, et en avril 1993, un bombardement a tué 56 personnes, dont 14 enfants sur un terrain de jeu.

Élément sonore: Kerim Bajramovic : Échappé de justesse
Légende de l'élément sonore Kerim Bajramovic : Échappé de justesse

Kerim se rappelle comment il a échappé de justesse à une attaque de bombardement à Srebrenica. Cet enregistrement est en anglais. Une transcription en français est disponible ci‐dessous.

Transcription pour Kerim Bajramovic : Échappé de justesse

Et un soir, quelqu’un a fait un concert et il y avait beaucoup d’enfants, de gens. Et en général, je n’ai jamais – j’ai réalisé que pendant la guerre, la principale chose à ne pas faire, c’est se rassembler. C’est extrêmement dangereux, vous savez, parce que vous vous présentez comme cible, parce que si quelqu’un le veut, il peut faire beaucoup de dégâts. Alors j’étais assis là, je regardais un peu le concert, puis je me suis dit : « Je ne me sens pas à l’aise ». J’ai marché peut‐être pendant deux minutes ou une minute et demie, puis j’ai entendu un grand boum. J’ai pensé que c’était une explosion, et j’ai couru. Vous savez, en général, quand vous entendez ça, vous courez. Le lendemain, quand je suis revenu, il y avait peut‐être 40 ou 50 personnes qui sont mortes là‐bas, et beaucoup d’enfants, parce qu’ils ont lancé un obus dans cette région et ils ont tué beaucoup de gens.

Un visage pour un nom tristement célèbre

Trois jours après cette attaque, l’ONU a déclaré Srebrenica « zone de sécurité ». Alors que le danger persistait, la présence de l’ONU a rendu cette zone plus sûre pour les Bosniaques qui avaient fui leurs maisons en pleine guerre civile.

Mais en juillet 1995, la situation s’est rapidement détériorée. Le 11 juillet, les forces serbes bosniaques dirigées par le général Ratko Mladic ont pris le contrôle de la zone après une période de bombardements accrus. Kerim avait déjà entendu le nom de Mladic dans des reportages, mais le voir en personne, c’était tout autre chose.

Élément sonore: Kerim Bajramovic: Un visage pour un nom tristement célèbre
Légende de l'élément sonore Kerim Bajramovic: Un visage pour un nom tristement célèbre

Kerim se rappelle comment il a échappé de justesse à une attaque de bombardement à Srebrenica. Cet enregistrement est en anglais. Une transcription en français est disponible ci‐dessous.

Transcription pour Kerim Bajramovic: Un visage pour un nom tristement célèbre

Puis des soldats sont arrivés, portant des bandanas, toutes sortes d’insignes. Ils sont entrés, je ne sais pas – au début j’avais peur, je ne voulais pas m’approcher. Plus tard, quand j’ai eu un peu plus confiance en moi, je me suis approché, je voulais voir – et les gens paniquaient autour de moi. Alors je suis allé là‐bas et comme je marchais, j’étais, je n’étais pas si loin de ce fameux, quand Mladic s’est avancé.

Et puis quand il a dit « Ratko Mladic », j’ai eu très peur parce que c’est un nom qu’on entend. En Bosnie nous n’avions pas accès à l’électricité certaines personnes en avaient grâce à des générateurs, mais je ne regardais jamais les nouvelles. Je l’avais entendu à la radio, donc on entend des noms – Ratko Mladic, Radovan Karadžić – mais je ne les associais pas à des visages. Et puis soudain, je réalise, wow, c’est ce type, un des généraux. Alors il s’est avancé et il a dit : « Ah, personne ne va vous toucher, personne ne va faire quoi que ce soit », et les gens qui avaient peur disaient : « Oh oui, merci beaucoup », parce que, des gens demandent « Pourquoi dites‐vous merci? » Quand vous avez peur et votre vie est en jeu, vous dites tout ce que vous pouvez pour vous en sortir, vous savez. Donc, tout le monde disait « merci, merci ». Il est du genre : « Oh, ne vous inquiétez pas. Nous allons prendre soin de vous, vous êtes en sécurité maintenant. » Mais une fois que la vidéo s’est arrêtée, il s’est approché et il a dit : « Vous savez quoi, je vais vous envoyer chez votre président musulman qui ne veut pas de vous ici. Il nous a laissé décider de ce que nous voulons faire de vous. On devrait juste vous tuer. Et ensuite, à quoi ça sert, vous savez? On va vous envoyer là‐bas, et on vous aura de toute façon. »

Une rencontre et une fuite chanceuses

Quatre hommes portant des uniformes militaires de camouflage debout ensemble, tenant des boissons.

Le général serbe bosniaque Ratko Mladic (à gauche) boit un verre avec le colonel Ton Karremans (deuxième à partir de la droite) le 12 juillet 1995 à Potočari. Karremans était le commandant du bataillon néerlandais de l’ONU chargé de défendre Srebrenica au moment du génocide.

Photo : Associated Press

Pendant que la zone se faisait envahir, les soldats serbes de Bosnie ont commencé à séparer les hommes bosniaques et les garçons plus âgés des femmes et des filles, en ciblant ceux qui seraient les plus aptes à prendre les armes. En voyant ce processus, Kerim a su qu’il devait s’échapper.

Sa mère et lui se sont rapidement préparés à fuir Srebrenica, mais ils étaient confrontés au danger de tous côtés. De manière inattendue, les actions rapides et compatissantes d’un soldat serbe, qui a reconnu un des voisins de Kerim, leur ont permis d’être mis en sécurité dans le territoire sous contrôle bosniaque.

Élément sonore: Kerim Bajramovic: Une rencontre et une fuite chanceuses
Légende de l'élément sonore Kerim Bajramovic: Une rencontre et une fuite chanceuses

Kerim raconte sa fuite tendue de Srebrenica, y compris les actions d’un officier serbe qui les a sauvés. Cet enregistrement est en anglais. Une transcription en français est disponible ci‐dessous.

Transcription pour Kerim Bajramovic: Une rencontre et une fuite chanceuses

Il y avait cette dame avec laquelle nous vivions, avec son autre fils, qui avait un an de moins que moi. Elle s’est avancée avec sa fille, ses deux autres fils sont partis par la forêt parce qu’ils étaient trop vieux, ils avaient dix‐sept ans. Alors nous avons avancé et, je ne sais pas, je dis toujours aux gens que la guerre est une chose très bizarre. Et souvent, quand on pense à ce qui se passe, je me dis toujours que c’est une question de chance ou d’occasion. Par miracle, quand nous marchions par‐là, la dame avec qui nous vivions, là‐bas à [indistinct], elle a reconnu un soldat serbe, et il nous a regardé et il a dit : « Qui est‐ce? » Elle a prétendu que ma mère était sa sœur. Alors il nous a dit : « Vous savez quoi, cet endroit ne serait pas sûr. » Puis il a dit : « Ne me regardez pas. Suivez‐moi. Je vais vous montrer où aller. » Alors il s’est mis sur le côté, il a dit : « Je vais marcher, marchez avec moi. » Et alors que nous commencions à marcher, les Serbes nous regardaient, ces soldats, mais ils pensaient peut‐être qu’il nous emmenait. Donc, je ne sais pas comment ça marche, mais en gros, personne n’a rien dit. Nous avons continué, puis il nous a pointé du doigt, nous dirigeant vers le camion.

Nous sommes entrés et je suis allé dans le coin, je me suis caché sous la couverture et j’ai essayé de minimiser mon apparence. Euh, on était assis là, je ne sais pas, peut‐être 15, 20 minutes. Je pensais, genre, « Démarre le camion, je veux juste partir », parce qu’on ne voulait pas rester assis là. Et quelques fois des Serbes – nous les appelions des radicaux serbes parce qu’ils avaient une grosse barbe, je pense que c’est commun. Donc, quelques fois, ils venaient et disaient simplement : « Je vérifie juste, y a‑t‐il des hommes ici? » Alors ils montaient dans le camion et ils vérifiaient. C’était beaucoup plus difficile de vérifier dans un camion, parce qu’on pouvait se cacher. Dans un bus, quand vous montez, vous ne pouvez vous cacher nulle part, vous êtes assis sur un siège.

Nous avons donc traverser, juste près de Vlasenica, d’où vient mon cousin. Ils se sont arrêtés parce que nous approchions de la zone sous contrôle fédéral ou bosniaque. Ils nous ont dit de sortir, alors maintenant nous sommes tous sortis, et il y avait encore des soldats tous les cinq pieds. Des deux côtés, il y avait des soldats, et puis ils prenaient encore des gens. Alors, je me dis, « Je pourrais être en danger. » Alors j’ai mis le sac sur moi et j’ai essayé de plier les genoux un peu plus bas pour me faire plus petit.

J’ai continué à marcher et j’ai vu qu’ils arrêtaient encore quelques personnes, quelques vieux hommes, parce qu’ils avaient sortis la plupart d’entre eux. Mais ils mettaient des filles de côté, ils mettaient des hommes de côté, ou tout ce qu’ils voulaient. Alors j’ai juste prié. J’ai continué à avancer, pendant un kilomètre peut‐être. Je ne sais pas combien de temps nous avons marché; je n’en ai aucun souvenir. On marchait et soudain il n’y avait plus de soldats. Alors nous avons traversé ce tunnel, et je me suis dit, « Je ne sais pas où nous allons. Y a‑t‐il une sortie à ce tunnel? Je ne sais pas. » Alors on a continué à marcher et j’ai dit à ma mère : « Ne dis rien à personne, ne te retourne pas, continue à marcher. » Nous tous, tous ces gens, nous marchions, et une fois que nous avons traversé ce tunnel, il y avait une autre série de soldats qui se tenaient là, et ils portaient des insignes différents. Alors maintenant, ma mère dit : « Ce sont nos soldats? » Je lui dis : « Ne dis rien, parce que ça pourrait être les leurs, déguisés comme nos soldats, qui essayent juste de te faire dire quelque chose. » À environ 6 ou 7 mètres, elle a reconnu un des gars, et c’est là qu’elle a commencé à pleurer. Puis je me suis dit : « Ok, qui est‐ce? Oh, c’est ce type. » Puis j’ai réalisé que nous avions finalement franchi la ligne entre le côté serbe et le côté bosniaque.

Les effets persistants du génocide

Pendant ce temps, à Srebrenica, les hommes et les garçons bosniaques qui avaient été séparés de leur famille ont été systématiquement exécutés dans un acte de génocide par les soldats serbes de Bosnie et les soldats serbes. Plus de 8 300 personnes ont été tuées.

Image fixe granuleuse tirée d’une vidéo montrant un homme portant un uniforme de camouflage au premier plan. Plusieurs personnes en civil sont allongées face contre terre, les mains liées.

Cette image, tirée d’une vidéo, prétend montrer un membre d’une unité paramilitaire serbe passant devant des prisonniers civils musulmans bosniaques ligotés qui avaient été enlevés à Srebrenica, en 1995.

Photo : Associated Press/APTN
Une femme tient une autre femme qui se couvre le visage avec sa main. Les deux pleurent.

Dans cette photo du jeudi 13 juillet 1995, une femme non identifiée et sa mère, réfugiées de Srebrenica, pleurent ensemble parce qu’elles ne savent pas ce qui est arrivé au reste de leur famille.

Photo : Associated Press, Darko Bandic

Après s’être échappé de Srebrenica, Kerim s’est finalement installé en Angleterre, puis a rejoint sa mère aux États‐Unis où elle a obtenu le droit d’asile. Il a poursuivi ses études et travaille maintenant comme ingénieur en mécanique. Mais l’héritage de ses expériences à Srebrenica persiste pour lui. 

Élément sonore: Kerim Bajramovic: Les effets persistants du génocide
Légende de l'élément sonore Kerim Bajramovic: Les effets persistants du génocide

Kerim décrit les cauchemars qu’il fait suite à ses expériences pendant le génocide de Srebrenica. Cet enregistrement est en anglais. Une transcription en français est disponible ci‐dessous.

Transcription pour Kerim Bajramovic: Les effets persistants du génocide

Malheureusement, pour la prochaine année environ, chaque nuit, je faisais le même rêve : je suis à Srebrenica et je dois en sortir. Chaque nuit... J’ai encore des problèmes de sommeil maintenant. Pendant ce temps-là, je ne voulais pas m’endormir parce que je faisais des cauchemars. Et probablement pour une bonne année, chaque nuit, le même rêve. Et chaque nuit, je me disais : « Oh non, je dois revivre ça. » Et peu importe ce que je savais, je m’endormais et chaque nuit, c’était le même rêve : Je suis à Srebrenica. Je dois répéter les mêmes étapes pour survivre.

 

Malgré le poids de son passé, Kerim partage son histoire dans l’espoir de faire comprendre l’importance de respecter et d’honorer les différences entre les personnes, et encourage les gens à se lever face aux violations des droits de la personne, comme l’a fait le soldat serbe dont les actions lui ont sauvé la vie.

Une petite foule de personnes portant des chemises jaunes défilent sur un trottoir, à la suite de trois hommes en vêtements sombres qui tiennent une banderole sur laquelle on peut lire « Srebrenica 11.07.1995 ».

Kerim Bajramovic (en chemise noire à droite du panneau) participe à une marche commémorative à Winnipeg, au Canada, pour la 20e commémoration du génocide de Srebrenica, le 11 juillet 2015.

Photo : Bosnia and Herzegovina Association of Manitoba

La commémoration artistique du génocide par Aida

Comme beaucoup de musulmans bosniaques, l’artiste Aida Šehović et sa famille ont fui le pays lorsque la guerre de Bosnie a éclaté en 1992. Elle a d’abord vécu comme réfugiée en Turquie et en Allemagne avant d’immigrer aux États‐Unis en 1997.

Colère contre l’indifférence

En exil de son pays d'origine, Aida a suivi de loin la couverture médiatique du déroulement du génocide de Srebrenica. Il était extrêmement douloureux et frustrant pour elle de voir ce qui se passait, sans que personne ne fasse rien pour arrêter la violence.

Video : Aida Šehović : Colère contre l’indifférence

Aida décrit sa frustration face au fait que la communauté internationale savait ce qui se passait à Srebrenica mais n’a rien fait pour l’arrêter.

L’art après l’atrocité

Pour faire face à sa colère à l’égard de Srebrenica, Aida s’est tournée vers son art, trouvant un exutoire à sa frustration par le biais du processus artistique.

Video : Aida Šehović : L’art après l’atrocité

Aida parle de sa vision de l’art qui consiste à créer un espace sûr pour la conversation et la guérison après une atrocité.

Monument « nomade »

Afin d’honorer les personnes tuées à Srebrenica uniquement en raison de leur appartenance ethnique et religieuse, Aida a créé en 2006 un monument « nomade » appelé ŠTO TE NEMA (Pourquoi n’êtes-vous pas là?). Pour son œuvre, Aida recueille des dons de tasses à café traditionnelles bosniaques (fildžani). Son objectif est de collecter suffisamment de tasses pour représenter chacune des 8 373 victimes de Srebrenica (identifiées en date de 2020). Depuis 2006, à chaque jour commémoratif de Srebrenica (le 11 juillet), Aida installe l’exposition dans un espace public d’une ville différente. Les gens qui passent sont invités à remplir les tasses de café bosniaque traditionnel, et elles sont laissées intactes en souvenir des vies perdues. 

Video : ŠTO TE NEMA - Boston, 2018, réalisé par Rialda Zukić.

Images de la 11e édition annuelle du monument installé dans l’emblématique Copley Square de Boston en 2016.

Communauté et commémoration

Aida a délibérément inclus les communautés bosniaques locales et d’autres membres du public dans ŠTO TE NEMA. Le génocide étant un crime contre l’humanité tout entière, elle croyait qu’il était important pour sa commémoration de Srebrenica de donner l’occasion à un large public de participer. L’installation annuelle de ŠTO TE NEMA garantit que les vies des personnes tuées à Srebrenica sont commémorées grâce à la participation active des personnes qui interagissent avec le monument public.

Video : Communauté et commémoration

Aida explique pourquoi il était si important que le monument favorise la participation du public à la commémoration de Srebrenica.

Se souvenir des victimes, tirer des leçons des atrocités

Le génocide de Srebrenica a touché Kerim et Aida différemment, mais tous les deux se sont engagés à veiller à ce que cette atrocité et ses victimes ne soient pas oubliées. Leurs efforts visent à la fois à préserver l’histoire du génocide et à faire connaître ses effets durables sur les personnes et les communautés.

Les souvenirs de Kerim nous montrent les expériences d’un jeune garçon qui a été témoin direct de Srebrenica. Il a survécu grâce aux actions d’un soldat de « l’autre camp », qui a risqué son propre bien‐être pour aider Kerim à s’échapper. Cela nous rappelle qu’il peut être dangereux de prendre position et que les atrocités en matière de droits de la personne résultent du choix des personnes de passer à l’action ou de détourner le regard.

Sur une place de la ville, les gens sont debout ou agenouillés autour d’un grand étalage de tasses à café disposées sur le sol.

ŠTO TE NEMA à Boston, Massachusetts, États-Unis en 2016. ŠTO TE NEMA sera présentée au Musée canadien pour les droits de la personne dans le cadre d’une exposition intitulée Artivisme.

Photo : Auschwitz Institute for the Prevention of Genocide and Mass Atrocities, Mario Quiroz

L’art d’Aida nous pousse à nous rappeler que les personnes tuées à Srebrenica étaient toutes des individus. Dans une atrocité à grande échelle comme le génocide, l’individualité de chaque victime est parfois oubliée. Lorsque ŠTO TE NEMA est installé, chaque tasse de café représente une victime, et nous sommes invités à réfléchir à chacune des vies qui ont été perdues. Les milliers de personnes tuées dans le génocide deviennent visibles en tant qu’individus.

Ensemble, Kerim et Aida nous rappellent que nous avons tous et toutes la responsabilité de nous souvenir des vies perdues lors du génocide, de tirer les leçons de ces histoires difficiles et d’agir au sein de notre propre vie pour aider à créer un monde où des atrocités comme Srebrenica ne produiront plus.

Questions de réflexion :

  • Y a-t-il eu un moment où vous avez risqué votre propre sécurité pour aider quelqu’un d’autre?

  • Quelle est votre œuvre d’art préférée qui parle des droits de la personne? Pourquoi la trouvez-vous si puissante?

  • Pouvez-vous vous souvenir d’un cas où vous avez eu une divergence d’opinion avec quelqu’un?