Porteurs noirs de wagons-lits

La lutte pour les droits du travail des personnes noires sur les chemins de fer canadiens

Par Travis Tomchuk

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Photo en noir et blanc de quatre hommes en tenue de porteurs ferroviaires. Tous les quatre sourient et les deux du centre se serrent la main.

Photo : Bibliothèque et Archives Canada, PA-212572

Détails de l'histoire

Les hommes noirs employés comme porteurs de wagons‐lits au Canada à partir de la fin du 19e siècle jusqu’au milieu de années 1950 étaient victimes de discrimination raciale et d’exploitation au travail. Pour améliorer leur sort, ils ont eu recours à des syndicats tels que l’Ordre des porteurs de wagons‐lits (OSCP) et la Fraternité des porteurs de wagons‐lits (BSCP) et se sont battus pour obtenir de meilleurs salaires et conditions de travail.

Les porteurs de wagons‐lits ont joué un rôle essentiel pendant l’âge d’or du transport ferroviaire au Canada. Des hommes noirs venus de partout au Canada, des États‐Unis, des Caraïbes et d’aussi loin que du pays de Galles et des Indes orientales néerlandaises étaient embauchés comme porteurs de wagons‐lits par des sociétés ferroviaires canadiennes. À ce titre, ils devaient s’occuper des gens à bord des wagons‐lits et devaient répondre à tous les besoins de leurs passagers1

Ils étaient chargés d’accueillir les passagers, de ranger les bagages, d’installer les couchettes le soir, de convertir les couchettes en sièges le matin, de cirer les chaussures, de brosser les manteaux et les chapeaux, de s’occuper des enfants et des adultes malades, de s’occuper des passagers qui avaient trop bu, de garder les enfants et de faire tout ce que les passagers demandaient. Les porteurs devaient également surveiller les passagers et être à l’affût des voleurs, des joueurs et des personnes gênantes.

On s’occupait de garder les passagers, et pas seulement les petits enfants, mais les adultes aussi. 

Herb Carvery, porteur de wagon-lit [2]

Les porteurs n’étaient pas autorisés à s’asseoir avec les passagers. Ils disposaient d’un petit siège pliant inconfortable où ils pouvaient se reposer lorsqu’ils ne s’occupaient pas des clients. Les porteurs pouvaient manger dans le wagon‐restaurant, mais seulement en dehors des heures d’ouverture normales, comme tôt le matin. Toutefois, si des passagers lève‐tôt prenaient leur petit déjeuner en même temps qu’eux, un rideau était tiré pour séparer les porteurs des passagers3

Le voyage durait généralement 72 heures, mais les porteurs ne disposaient pas de couchettes à bord du train. Ils devaient plutôt faire la sieste quand et où ils le pouvaient4.

« Quand j’ai commencé à travailler pour le CFCP, il n’y avait pas de couchette réservée au porteur pour dormir et nous passions trois précieuses heures sur un siège dans le fumoir. Il y avait un matelas sous le siège, avec quelques draps également. C’était notre lit. C’était très malsain, parce que les hommes fumaient là toute la journée », se souvient Stanley G. Grizzle, un porteur de wagons‐lits et organisateur de la Fraternité des porteurs de wagons‐lits, qui vivait à Toronto5.

Une brosse au manche en bois du type qu’on utilise pour polir les chaussures.

Brosse pour polir les chaussures, fin des années 1800 au début des années 1920. Le cirage des chaussures était un moyen important pour les porteurs noirs de wagons‐lits de gagner de l’argent supplémentaire pour suppléer à leurs bas salaires.

Source : Collection de l’Association canadienne d’histoire ferroviaire, 1995.300.30. Photo : MCDP, Jessica Sigurdson

Possibilités d’emploi limitées pour les hommes noirs

Les porteurs de wagons‐lits étaient presque tous des hommes noirs. À la fin du 19e siècle et dans la première moitié du 20e siècle, les hommes noirs avaient très peu de possibilités d’emploi. Malgré leur niveau de compétence – les porteurs étaient généralement des hommes très instruits, avec des diplômes universitaires en sciences, en médecine ou en administration des affaires – les attitudes racistes dominantes considéraient que les personnes noires étaient socialement inférieures aux personnes blanches et qu’elles étaient destinées à exercer des professions subalternes, comme celle de porteur de wagons‐lits.

Pourquoi j’ai travaillé comme porteur de wagons-lits? Je ne trouvais rien d’autre, et je ne voulais pas mourir de faim. 

Stanley G. Grizzle, porteur et militant, Fraternité des porteurs de wagons-lits [6]

Stanley Grizzle se souvient que de nombreux porteurs étaient « des jeunes noirs intelligents qui avaient atteint un niveau d’éducation qui aurait dû leur garantir un emploi correspondant à leurs études et à leur formation. Mais une société raciste leur a refusé ces possibilités, et ils ont dû se tourner vers un métier qui les obligeait à jouer ce rôle dégradant de serviteur7. »

Maigres salaires, emplois précaires

Les salaires des porteurs étaient faibles et les augmentations de salaire étaient rares. Les bas salaires des porteurs étaient d’autant plus réduits du fait qu’ils devaient payer leurs uniformes, leur trousse de cirage de chaussures et leur cire, ainsi que les repas qu’ils prenaient lors de leurs déplacements. En outre, les porteurs devaient remplacer les serviettes, les draps ou les taies d’oreiller manquantes à partir de leur salaire. 

En raison de leur faible rémunération, les porteurs avaient besoin de pourboires pour compléter leurs revenus, et cette dépendance les plaçait dans une position précaire et servile. Si le service fourni n’était pas exactement celui auquel s’attendait un passager, aucun pourboire n’était donné8.

Casquette en tissu noir orné d’un badge sur le devant qui dit : « sleeping car conductor » en anglais.

Casquette de chef‐porteur de wagons‐lits, 1920–1950. Les porteurs devaient payer pour leur propre uniforme à partir de leur maigre salaire, et le poste mieux payé de chef‐porteur était interdit aux personnes noires jusqu’en 1954.

Source: Collection de l’Association canadienne d’histoire ferroviaire, 2002.17.1. Photo : MCDP, Jessica Sigurdson

Avant la syndicalisation, les porteurs pouvaient être congédiés à tout moment sans raison. Une plainte d’un passager suffisait parfois à faire renvoyer un porteur à la fin d’un voyage9

« Malgré les salaires stables et l’aspect aventureux des voyages, le travail n’était pas facile. Nous avons laissé nos familles pendant des semaines pour faire l’aller-retour à travers le continent, en ne dormant pas plus de trois heures par nuit. Les vacances étaient inexistantes et les congédiements étaient monnaie courante », mentionne Stanley Grizzle10.

Syndicalisation

Les porteurs voulaient améliorer leurs conditions de travail, mais les syndicats, comme la Fraternité canadienne des employés des chemins de fer (CBRE), ne permettaient pas aux personnes noires de devenir membres. C’est ainsi qu’en avril 1917, les porteurs de wagons‐lits ont entrepris d’organiser leur propre syndicat. Ce syndicat, connu sous le nom d’Ordre des porteurs de wagons‐lits (OSCP), a été le premier syndicat de travailleurs noirs en Amérique du Nord. L’OSCP a été créé à Winnipeg par les porteurs John Arthur Robinson, J.W. Barber, B.F. Jones et P. White. 

L’OSCP a dû faire face à de nombreuses difficultés. Il a fonctionné sans le soutien du CBRE, qui a continué à négocier des contrats avec les employeurs au nom des membres des syndicats blancs, mais n’a rien fait pour améliorer les conditions de travail des porteurs noirs. L’OSCP a dû surmonter le racisme de la direction de la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada (CN), qui considérait les personnes noires comme une main‑d’œuvre bon marché et remplaçable qui ne méritait pas de protection de l’emploi11

Malgré ces défis, en 1919 – deux ans seulement après sa création – l’OSCP avait déjà négocié deux contrats avec CN. Ces contrats amélioraient les salaires et la protection de l’emploi pour tous les porteurs, qu’ils soient noirs ou blancs. Le syndicat a également dénoncé l’hypocrisie des syndicalistes blancs qui parlaient de solidarité de classe tout en excluant les travailleurs noirs12.

Un homme en uniforme faisant un lit dans une couchette un wagon-lit.

Un porteur préparant un lit, années 1950. Avant les progrès des négociations collectives dans les années 1940, les porteurs n’avaient pas accès à des couchettes pour dormir, malgré le fait que les voyages pouvaient durer plus de trois jours.

Photo : ACHF/Exporail, fonds Canadian Pacific Railway Company

Après ses succès durement acquis pour les porteurs de CN, l’OSCP s’est concentré sur les négociations au nom des porteurs travaillant pour le Chemin de fer Canadien Pacifique (CFCP). Cette société était encore plus résistante à la syndicalisation que CN : elle forçait les employés à signer des contrats qui interdisaient toute activité syndicale et n’hésitait pas à congédier les employés impliqués dans la syndicalisation. 

Au début des années 1920, le CFCP a licencié 36 porteurs, dont certains comptaient jusqu’à 12 ans de service, en raison de leurs activités syndicales13. Ce licenciement massif a freiné les efforts de syndicalisation des porteurs de wagons‐lits pendant plus de 10 ans, jusqu’à ce que les porteurs commencent à s’organiser avec le soutien de la Fraternité des porteurs de wagons‐lits (BSCP), basée aux États‐Unis, en 193914.

Au cours des années suivantes, les porteurs de tout le pays se sont réunis en secret pour ne pas perdre leur emploi. En 1942, les porteurs ont voté pour se syndiquer, mais ce n’est qu’en mai 1945 qu’une convention collective a été conclue. Parmi les gains réalisés, on compte une augmentation de salaire mensuelle, deux semaines de vacances payées après un an de service, le paiement des heures supplémentaires et de meilleures conditions de travail – notamment une couchette réservée sur chaque voiture permettant aux porteurs de dormir15.

Cependant, la lutte pour l’égalité raciale et le respect au travail ne s’est pas terminée avec la syndicalisation. Les porteurs faisaient toujours l’objet de discrimination lorsqu’ils postulaient un poste de chef‐porteur de wagons‐lits – un poste plus élevé et mieux rémunéré qui était réservé aux personnes blanches. La BSCP a déposé une plainte officielle auprès du ministère fédéral du Travail en vertu de la Loi canadienne sur les justes méthodes d’emploi de 1953. Après une année « de conciliation et de persuasion », l’un des plaignants, George V. Garraway, est embauché comme chef‐porteur. Il est le premier Canadien noir à être embauché pour ce poste au Canada16.

Ces améliorations et ces possibilités, obtenues avec beaucoup d’acharnement, sont le résultat d’une organisation syndicale courageuse face à un racisme important sur le lieu de travail et dans la société. Les changements démographiques et technologiques des décennies suivantes ont entraîné une diminution de la demande de porteurs de wagons‐lits, mais les luttes et les expériences de ces travailleurs ont été déterminantes pour des générations de personnes noires au Canada.

Nous ne nous sommes pas laissés abattre par le racisme et la ségrégation qui nous étaient imposés. Nous avons défendu nos droits et fondé la Fraternité des porteurs de wagons-lits. 

Stanley G. Grizzle, porteur et militant, Fraternité des porteurs de wagons-lits [17]

Questions de réflexion :

  • Mon origine ethnique ou la couleur de ma peau ont-elles influencé mon expérience professionnelle?

  • Quels aspects de mon travail sont injustes ou exploitants?

  • Est-ce que je connais des groupes de travailleurs et travailleuses qui sont confrontés à des conditions de travail injustes?


Références

  • 1 Stanley G. Grizzle, My Name’s Not George: The Story of the Brotherhood of Sleeping Car Porters in Canada, Umbrella Press, 1998, p. 27; Sarah-Jane Mathieu, North of the Color Line: Migration and Black Resistance in Canada, 1870-1955, University of North Carolina Press, 2010, p. 65.
  • 2 Sarah-Jane Mathieu, « North of the Colour Line: Sleeping Car Porters and the Battle Against Jim Crow on Canadian Rails, 1880-1920 », Labour/Le Travail, vol. 47, 2001, p. 15.
  • 3 Grizzle, p. 38-40.
  • 4 Grizzle, p. 26-27, 42; Mathieu, « North », p. 15-16.
  • 5 Grizzle, p. 40.
  • 6 Grizzle, p. 37.
  • 7 Grizzle, p. 67.
  • 8 Agnes Calliste, « Sleeping Car Porters in Canada: An Ethnically Submerged Split Labour Market », Canadian Ethnic Studies, vol. 19, no 1, 1987, p. 3, 5.
  • 9 Calliste, p. 7; Grizzle, p. 52; Mathieu, North, p. 137.
  • 10 Grizzle, p. 26-27.
  • 11 Mathieu, « North of the Colour Line: Sleeping Car Porters and the Battle Against Jim Crow on Canadian Rails, 1880-1920 », Labour/Le Travail 47 (2001), p. 10-11.
  • 12 Mathieu, « North », p. 38.
  • 13 Grizzle, p. 18-19.
  • 14 La Fraternité des porteurs-lits (BSCP) a été établie par Asa Philip Randolph à la ville de New York, 1925 (Grizzle, p. 21).
  • 15 Calliste, p. 9; Grizzle, p. 23, 40; Mathieu, North, p. 205.
  • 16 Calliste, p. 11-12; Grizzle, p. 19.
  • 17 Grizzle, p. 27.

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