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L’histoire d’Africville

Le jeudi 23 février 2017
Cette réplique de l’église baptiste unie Seaview d’Africville a ouvert ses portes en 2012 et abrite maintenant le musée d’Africville. Photo : Gracieuseté de l'Africville Museum.

Si vous n’avez jamais entendu parler d’Africville, vous n’êtes pas seul(e); l’histoire tragique de cette petite communauté noire de la Nouvelle-Écosse n’est pas aussi connue qu’elle devrait l’être. Elle fait partie d’une histoire beaucoup plus large, celle des colons noirs en Nouvelle-Écosse, arrivés il y a des centaines d’années.  

L’établissement des Noirs en Nouvelle-Écosse date d’avant la fondation d’Halifax en 1749. Ce n’est qu’après la Révolution américaine toutefois, à la fin des années 1700 et au début des années 1800, que de grands groupes de colons noirs ont commencé à arriver dans la province. Beaucoup d’entre eux étaient d’anciens esclaves à qui on avait promis la liberté et des terres en Nouvelle-Écosse. À leur arrivée, cependant, ils ont côtoyé des colons blancs qui les jugeaient inférieurs à eux.  

En raison du racisme, les colons noirs ont été repoussés aux marges de la société et forcés de vivre sur les terres les plus inhospitalières. Malgré cela, ils ont persévéré et formé des communautés fortes et dynamiques. Africville était l’une de ces communautés.

Africville était une communauté à prédominance noire, située sur la rive sud du bassin de Bedford, aux abords d’Halifax. Les premières mentions de la présence des Noirs à Africville datent de 1848 et le village a continué d’exister 120 ans ensuite. Au fil du temps, des centaines de personnes et de familles y ont vécu et ont bâti une communauté dynamique et très solidaire. On y trouvait des magasins, une école, un bureau de poste et l’Église baptiste unie Seaview, le cœur spirituel et social d’Africville.   

Une femme se tient derrière le comptoir d’un magasin. Deux jeunes enfants se tiennent devant elle. L’un fait face à la femme derrière le comptoir et l’autre regarde au loin.
Le magasin de Matilda Newman à Africville en 1964. Les entreprises locales ont été détruites pendant la réinstallation. Photo : Bibliothèque et Archives Canada, Ted Grant, e002283006

 

La discrimination et la pauvreté étaient malheureusement sources de nombreuses difficultés pour les habitants d’Africville. La Ville d’Halifax refusait de leur fournir de nombreux services que les autres Haligoniens tenaient pour acquis, par exemple les égouts, l’accès à l’eau potable et la collecte des ordures ménagères. Les résidents d’Africville, qui payaient des taxes et étaient fiers de leurs foyers, ont demandé à maintes reprises à la Ville de leur fournir ces services de base, mais sans aucun résultat. La Ville a aggravé la situation en construisant de nombreux aménagements indésirables à Africville et dans les environs, entre autres, un hôpital spécialisé dans les maladies infectieuses, une prison et un dépotoir.

Au lieu d’offrir des services municipaux convenables à la communauté, la Ville d’Halifax a fini par décider de reloger les résidents et résidentes d’Africville. Elle a dit qu’elle voulait développer les industries et bâtir des infrastructures dans ce secteur. Mais elle a aussi utilisé le langage des droits de la personne et soutenu que la réinstallation améliorerait le niveau de vie des gens. En janvier 1964, le conseil municipal d’Halifax a voté l’autorisation de reloger les résidents et résidentes d’Africville. Cette décision a été prise sans consultation réelle de ces derniers. En fait, il a été rapporté ultérieurement que 80 p. 100 des gens n’avaient eu aucun contact avec le Comité consultatif des droits de la personne d’Halifax, le groupe chargé de consulter la communauté.

La destruction d’Africville s’est étendue sur plusieurs années. Les résidents et résidentes qui pouvaient prouver que le terrain leur appartenait se sont vus offrir un montant égal à la valeur de leur maison. Ceux et celles qui n’avaient pas de preuves – certains n’avaient pas les titres de propriété même si leur famille vivait là depuis des générations – se sont fait offrir 500 $. Les personnes qui s’opposaient à la réinstallation risquaient l’expropriation par la Ville. Selon certains comptes rendus, des résidents et des résidentes ont été victimes d’extorsion et d’intimidation pour les obliger à quitter le quartier. À la fin, malgré la résistance, tout le monde a été relogé; la dernière maison encore debout à Africville a été détruite en janvier 1970.

Un homme se tient à l’arrière d’un camion à ordures garé devant une maison en bois. À l’arrière-plan, on aperçoit des rails de chemin de fer, d’autres maisons et le port d’Halifax.
Dorothy Carvery, résidente d’Africville, doit quitter sa maison et ses biens sont transportés dans un camion à ordures de la Ville d’Halifax. Photo : Bibliothèque et Archives Canada, Ted Grant, e002283990

 

J’ai parlé avec Sunday Miller, directrice générale de l’Africville Heritage and Trust, des difficultés qu’ont vécues de nombreuses personnes à cause de cette réinstallation. Elle m’a parlé d’un travailleur de la ville qui avait aidé une vieille dame à déménager dans un camion à ordures. Le travailleur a raconté : « Je me souviens de cette dame parce qu’elle était assise entre le chauffeur et moi et elle a pleuré tout au long du trajet jusqu’à la ville parce qu’elle ne voulait pas partir, et ne savait pas pourquoi on voulait qu’elle parte. Ce qui m’a vraiment peiné, c’est qu’elle ne savait même pas où elle allait. On aurait pu l’emmener n’importe où ».

Pire encore, la Ville d’Halifax a détruit les structures de soutien qui devaient venir en aide aux anciens résidents et anciennes résidentes trois ans seulement après le début de la réinstallation. Un grand nombre de personnes ont trouvé difficile de s’adapter à leur nouvelle vie. Sunday Miller l’explique très bien :

« Quand les habitants d’Africville vivaient ici, ils étaient autonomes. Ils n’avaient peut-être pas beaucoup d’argent, mais ils ne vivaient pas d’aide sociale […] Ils tentaient de créer une communauté que le gouvernement ne voulait pas leur laisser. Lorsque le gouvernement les a obligés à quitter leurs terres et à devenir des pupilles de l’État, et c’est qui s’est produit pour ceux et celles qui sont allés vivre dans des logements sociaux, il leur a pris leur dignité. »

Les personnes noires déplacées d’Africville ont aussi été victimes de racisme dans leurs nouveaux foyers. Dans un cas, un voisin blanc aurait, a-t-on dit, lancé une pétition pour s’opposer à l’acceptation d’une famille noire. Dans un autre cas, un homme qui avait quitté Africville pour aller habiter dans le quartier d’Hammond Plains a reçu une lettre dans laquelle on le menaçait d’incendier sa maison si lui et sa famille ne partaient pas. La lettre était signée « de la part des blancs d’Hammond Plains ».

Malgré ces épreuves, les anciens résidents et anciennes résidentes d’Africville ont réagi et réclamé justice. Dans les années 1980, l’Africville Genealogy Society a été créée et elle a commencé à demander réparation pour toutes les souffrances causées par la destruction de la communauté. En 2010, un règlement est intervenu et le maire d’Halifax a présenté des excuses publiques pour la destruction d’Africville. Une partie du règlement a servi à reconstruire l’église Seaview, qui abrite maintenant l’Africville Museum.

Deux images de deux personnes différentes. À gauche, on voit une photo du visage souriant et des épaules de Sunday Miller. À droite se trouve une photo du visage souriant et des épaules de Lindell Smith.
Sunday Miller (à gauche) est directrice générale de l’Africville Heritage Trust. Lindell Smith (à droite) est conseiller municipal à la Ville d’Halifax. Photos : Gracieuseté de l'Africville Museum (à gauche) et Lindell Smith (à droite).

 

Lindell Smith est conseiller municipal à la Ville d’Halifax et il représente le quartier no 8 dans lequel se trouve l’emplacement de l’ancienne communauté d’Africville. À titre de deuxième conseiller municipal noir jamais élu, il est heureux que la Ville ait fait des excuses et estime qu’il est très important que les Haligoniens, et toute la population canadienne, sachent ce qui s’est produit à Africville.

« Les agissements de la Ville contre la communauté sont la seule raison pour laquelle Africville n’est pas ici aujourd’hui. Un grand nombre de Canadiennes et de Canadiens ne connaissent pas l’histoire de cette agglomération; certaines personnes savent qu’Africville était une communauté noire, mais ignorent les raisons pour lesquelles elle a cessé d’exister. Il est important, à mon avis, de se souvenir des choses terribles qui s’y sont produites, de la discrimination et du déplacement de la population. Il faut aussi se souvenir que les résidents d’Africville étaient propriétaires et qu’ils avaient un sens communautaire et cela, il faut le célébrer. »  

Une grande pièce remplie de présentoirs en verre, de panneaux de texte en anglais et en français, et de grandes photos. Il y a également de nombreux projecteurs sur rail au plafond.
Vue de l’Africville Heritage Museum à l’intérieur de l’église baptiste unie Seaview reconstruite à Halifax. Photo : Gracieuseté de l’Africville Museum.

 

Aujourd’hui, Sunday Miller dirige à la fois l’Africville Heritage Trust et le musée, et dans ses fonctions, elle s’efforce de faire connaître l’histoire d’Africville à toutes les Canadiennes et à tous les Canadiens, à la fois l’histoire de la tragédie, mais aussi l’histoire d’une communauté forte et dynamique. Sunday Miller m’a dit qu’elle n’avait jamais prévu d’accepter cet emploi, mais que des amis, des voisins, des étrangers même l’arrêtaient et lui disaient qu’elle devait penser à se porter candidate. Elle a décidé que Dieu essayait de lui parler, alors après avoir prié et parlé avec des amis, elle a décidé de poser sa candidature. Elle est heureuse de l’avoir fait et toute la population canadienne s’est enrichie par sa décision. Il est important que la population canadienne connaisse l’histoire d’Africville. En tant que Canadiennes et Canadiens, nous devons toujours affronter la vérité de notre passé et nous devons toujours nous souvenir de l’importance d’écouter toutes les voix de notre communauté.

Ce blogue a été rédigé en partie à l’aide de la recherche menée par Mallory Richard qui a travaillé au Musée comme chercheure et comme coordonnatrice de projet