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C’est arrivé chez nous aussi L’histoire de l’esclavage au Canada

Par Matthew McRae

Des menottes rouillées sont suspendues sur un mur blanc.

Source : North American Black Historical Museum. Photo : MCDP, Aaron Cohen

Détails des histoires

Lorsque nous, les Canadiens et Canadiennes, parlons d’esclavage, nous faisons souvent allusion, non sans fierté, au rôle qu’a joué notre pays au milieu des années 1800. En effet, le Canada était alors un refuge pour les personnes esclavagées aux États-Unis qui voulaient emprunter le chemin de fer clandestin pour s’enfuir. Mais l’histoire ne commence pas là; comme les États-Unis, notre nation a sa propre histoire d’esclavage, une histoire à ne pas oublier.

Quand l’esclavage apparaît-il sur le territoire qui est aujourd’hui le Canada?

L’esclavage précède l’arrivée des Européens sur le territoire qui est aujourd’hui le Canada, puisque certains peuples autochtones asservissent leurs prisonniers de guerre1. Avec l’arrivée des Européens toutefois, un différent type d’esclavage fait son apparition en Amérique du Nord. Contrairement aux Autochtones, les Européens ne considèrent pas vraiment les personnes esclavagées comme des êtres humains, mais plutôt comme des biens qu’on peut vendre et acheter. De plus, ils abordent l’esclavage d’un point de vue racial, les personnes d’origine autochtone et africaine étant au service de leurs maîtres blancs.

Homme esclavagé par les Indiens Renards, aussi appelés Népissingues, vers 1732. Au Canada, la pratique de l’esclavage varie d’un groupe autochtone à l’autre.

Photo: Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographies, EST OF-4 [A]

L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lis sur une épaule […] et, la troisième fois, il sera puni de mort. 

Tiré de l’article 32 de la 2e édition du Code noir.

Couverture du Code noir, un livre de règlements sur l’esclavage datant de 1743 apporté au Canada depuis la France. Bien que rien ne prouve que le Code noir ait été officiellement adopté en Nouvelle-France, il semble avoir été utilisé en droit coutumier.

Photo: Bibliothèque nationale de France

La Nouvelle-France, fondée au début des années 1600, est la première colonie d’importance dans ce qui constitue aujourd’hui le Canada. L’esclavage est une pratique acceptée sur ce territoire. Au moment de la conquête de la Nouvelle-France par les Britanniques en 1759, selon les archives, environ 3,600 personnes esclavagées avaient vécu dans la colonie depuis ses débuts2. La vaste majorité d’entre elles sont Autochtones (on les appelle souvent les « Panis »3) mais, en raison de la traite transatlantique des esclaves, il y a aussi des esclaves noirs.

Qu’est-ce que la traite transatlantique des esclaves?

La traite transatlantique des esclaves contribue à la présence de personnes esclavagées au Canada et au rôle de l’esclavage dans l’histoire canadienne. Comme on utilise de plus en plus des esclaves d’origine africaine en Amérique du Nord, un trajet typique de commerce se dessine, qu’on appelle aujourd’hui le « commerce triangulaire ». Les marchands d’esclaves quittent l’Europe à bord de navires chargés de marchandises à destination de l’Afrique. Là, ils échangent ces marchandises contre des personnes destinées à l’esclavage, puis les transportent, souvent à l’étroit et dans des conditions inhumaines, jusqu’aux Amériques. En Amérique, ils vendent les personnes qui ont survécu à la traversée, puis chargent les navires de marchandises fabriquées par des personnes asservies, avant de retourner en Europe pour les vendre. Pour les marchands d’esclaves, c’est une affaire purement économique et les personnes soumises à l’esclavage ne sont que des « marchandises » qu’ils peuvent transporter et vendre. Avec une telle mentalité, les marchands privent des millions d’Africains et d’Africaines de leurs droits fondamentaux4.

Slideshow

  • Carte de la traite transatlantique des esclaves. Ce trajet sert à transporter des millions de personnes destinées à l’esclavage jusque dans les Amériques, où certaines sont esclavagées au Canada.

    Source : MCDP
  • Illustration montrant les plans de pont d’un navire britannique de la fin du 18e siècle utilisé pour transporter des personnes destinées à l’esclavage de l’Afrique vers les Amériques.

    Photo : Bibliothèque du Congrès, Division des livres rares et des collections spéciales

L’esclavage en Amérique du Nord britannique

Après la conquête de la Nouvelle-France par les Britanniques en 1763, la pratique de l’esclavage se poursuit. Le territoire est rebaptisé Amérique du Nord britannique et les Autochtones asservis sont peu à peu remplacés par des esclaves venus d’Afrique. Au Canada, les personnes esclavagées ne représentent qu’un faible pourcentage de la population, comparativement aux États Unis, et elles échappent à certains des pires aspects de l’esclavage au sud de la frontière, comme l’emploi de surveillants et l’horrible pratique de la reproduction forcée. Toutefois, il ne faut pas en conclure que les personnes esclavagées sont bien traitées au Canada. La nature même de l’esclavage implique que ses victimes sont dépouillées de leurs droits fondamentaux et exploitées. Dans la majorité des testaments de l’époque, les esclaves sont considérés tout simplement comme des biens et transmis aux héritiers comme le seraient des meubles, du bétail ou de la terre5. Ceux et celles qui défient l’autorité ou qui causent des problèmes sont souvent sévèrement punis, et la menace d’abus physique et sexuel est bien réelle.

Si j’étais enclin à employer des soldats, ce qui n’est pas le cas, ils me décevraient, et les Canadiens ne veulent travailler que pour eux-mêmes. Les esclaves noirs sont certainement les seules personnes fiables. 

Général James Murray, gouverneur britannique de Québec, demandant l’autorisation d’utiliser des personnes esclavagées en 1763.

Annonce de personnes esclavagées à vendre publiée dans la Gazette du Québec de mai 1785. L’un des aspects les plus horribles de l’esclavage, c’est que les personnes esclavagées sont traitées comme des marchandises, et non comme des êtres humains.

Photo : Gazette du Québec

Les personnes esclavagées résistent souvent à l’institution de l’esclavage. Elles ripostent de plusieurs manières : en affirmant leur humanité devant un système qui veut la leur enlever, en s’enfuyant de leurs maîtres ou en aidant d’autres personnes en fuite. En fait, en 1777, un certain nombre d’entre elles fuient l’Amérique du Nord britannique pour se rendre au Vermont, qui avait aboli l’esclavage cette même année6.

Annonce offrant vingt dollars pour la capture d’une personne esclavagée en fuite en Nouvelle-Écosse, datant de mars 1794. De nombreuses personnes esclavagées font des tentatives semblables pour échapper à leur condition.

Photo : Archives de la Nouvelle-Écosse, Weekly Chronicle, 15 mars 1794, p. 1 [microfilm no 8165]

Voici ce qu’il faut admettre au Canada… Nous ne voulons pas que les gens disent que [l’esclavage] était modéré parce qu’elles [les personnes esclavagées] mangeaient du bœuf ou du poulet, ou ce que vous voulez. Il est question ici, dans ces colonies canadiennes, d’Africains et d’Africaines esclavagés… qui subissaient toutes sortes de violences physiques. 

Afua Cooper, Chaire James Robinson Johnston d’études sur les Noirs du Canada, Université Dalhousie.

Le déclin de l’esclavage en Amérique du Nord britannique

À la fin des années 1700, l’attitude envers l’esclavage commence à changer parmi la population libre de l’Amérique du Nord britannique. Le 25 mars 1807, la traite des esclaves est abolie dans l’ensemble de l’Empire britannique, dont fait partie l’Amérique du Nord britannique, rendant illégaux l’achat et la vente d’êtres humains et mettant un terme à la majeure partie de la traite transatlantique. L’esclavage en soi est aboli partout dans l’Empire britannique en 1833. À cette époque, certaines autorités du Canada ont déjà pris des mesures pour restreindre l’esclavage ou pour y mettre un terme. En 1793, le Haut-Canada (l’actuel Ontario) adopte une loi anti-esclavage. La loi affranchit les esclaves de 25 ans et plus et interdit l’importation de personnes esclavagées dans le Haut-Canada7. À l’Île-du-Prince-Édouard, la législature coloniale abolit l’esclavage en 1825, soit huit ans avant l’interdiction de l’esclavage par l’Empire en 18338.

L’abolition de l’esclavage fait des colonies britanniques de l’Amérique du Nord un refuge pour les personnes fuyant l’esclavage aux États-Unis. Beaucoup de gens font le trajet vers le nord en passant par le célèbre chemin de fer clandestin. Cette histoire constitue un moment marquant dans l’histoire du Canada, un élément constructif qui vaut la peine d’être commémoré. Toutefois, il ne faut pas oublier que, pendant plus de deux cents ans, l’esclavage est pratiqué ici aussi. 


Ce blogue s’inspire de la recherche réalisée par Mallory Richard, ancienne chercheure et coordonnatrice de projets au MCDP. 

1Charles G. Roland. « Slavery », The Oxford Companion to Canadian History, p. 585.
 2Robin Winks. The Blacks in Canada: A History, deuxième édition, Montréal et Kingston, Presses universitaires McGill-Queen’s, 1997, p. 9.
3Renvoie aux « Pawnees », nation autochtone habitant le bassin du Missouri. Musée canadien de l’histoire, Musée virtuel de la Nouvelle-France, Population, Esclavage : https://www.museedelhistoire.ca/musee-virtuel-de-la-nouvelle-france/pop… (consulté le 22 août 2018).
 4James A. Rawley. The Translatlantic Slave Trade: A History, édition revue, Dexter (MI), Thomson-Shore Inc., 2005, p. 7.
5Winks. The Blacks in Canada, p. 53.
 6Ken Alexander et Avis Glaze. Towards Freedom: The African-Canadian Experience, Toronto, Umbrella Press, 1996, p. 29.
7Patrimoine canadien, Les communautés historiques noires du Canada, Le mois de l’histoire des Noirs : https://www.canada.ca/fr/patrimoine-canadien/campagnes/mois-histoire-de… (consulté le 22 août 2018).
8Jim Hornby. Black Islanders: Prince Edward Island’s Historical Black Community, Charlottetown, Institute of Island Studies, 1991), p. 8