Dick Patrick : La lutte d’un ancien combattant autochtone pour l’inclusion

Par Jason Permanand et Steve McCullough

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Une route de campagne couverte de neige; on voit des montages au loin.

Photo : Robert Ciavarro, CC BY-NC-ND 2.01

Détails de l'histoire

Dick Patrick a reçu la Médaille militaire pour sa bravoure au cours de la Seconde Guerre mondiale, mais de retour chez lui en Colombie‐Britannique, on a refusé de le servir au restaurant parce qu’il était Autochtone. Il est devenu une légende locale pour avoir demandé à plusieurs reprises d’être servi, puis s’être fait arrêter, dans un acte de désobéissance civile qui a duré un an et pour lequel il a été jeté en prison 11 fois.

Dominic « Dick » Patrick est né en 1920 dans la Première Nation Saik'uz (aussi connue sous le nom de Stoney Creek), une communauté dakelh (carrier) située près du centre géographique de la Colombie‐Britannique. Il s’est enrôlé dans l’armée canadienne au début de 1942 et a combattu en Europe jusqu’à la fin de la guerre. Patrick est mort en 1980 et sa famille et sa communauté se souviennent de lui comme d’un soldat courageux et d’un champion local qui a défendu les droits des Autochtones.

Un jeune homme portant un uniforme militaire.
Dick Patrick. Photo : Utilisée avec la permission du Omineca Express

Héroïsme et mention élogieuse

Le 23 octobre 1945, Patrick se retrouve à Buckingham Palace, face à face avec le roi George VI, qui lui décerne la Médaille militaire pour sa conduite courageuse et distinguée.

Patrick a obtenu sa Médaille militaire grâce à un acte de bravoure qui a aidé les forces canadiennes à déloger les principales défenses allemandes pendant que les Alliés avançaient vers l’est en Belgique après le débarquement de Normandie. Dans le village de Moerbrugge, juste au sud de Bruges, Patrick et son équipage ont aidé à sécuriser et à garder un important passage de rivière. Pendant deux jours, ils ont subi des tirs d’artillerie lourde et commençaient à manquer dangereusement de provisions. Les troupes alliées ont fini par avancer sur un pont temporaire, mais le brouillard et les tirs entrants rendaient les positions allemandes difficiles à cerner. Patrick a offert d’avancer à pied pour savoir où se trouvait l’ennemi.

La mention élogieuse relative à sa médaille décrit ce qui s’est passé ensuite : « Malgré le feu ennemi, il a réussi à s’introduire au milieu d’une position de mitrailleuse ennemie et là, il a ouvert le feu avec sa mitrailleuse légère. Son attaque audacieuse a complètement surpris l’ennemi, qui comptait au total trois officiers et 52 autres grades. L’ennemi s’est rendu et a dégagé un point fort qui avait immobilisé l’infanterie pendant environ deux jours. L’extension de la tête de pont est due en grande partie à l’audace de cet artilleur. »

Cela mérite d’être répété : Dick Patrick s’est aventuré derrière les lignes ennemies dans des conditions très difficiles et a capturé, à lui seul, plus de 50 soldats et officiers.

Un document tape à la machine (texte disponible ci-dessous).

Mention élogieuse officielle pour la Médaille militaire de Dick Patrick.

Photo : Bibliothèque et Archives Canada, Médailles, honneurs et récompenses militaires, 1812-1969, article no 88493

Les Argyll and Sutherland Highlanders of Canada et le régiment Lincoln and Welland ont sécurisé et occupé pendant deux jours une petite tête de pont sur le côté est du canal à Moerbrugge, pendant la construction d’un pont. La tête de pont était limitée en profondeur à environ 300 verges en raison des tirs de mortier et de mitrailleuses. L’artilleur Patrick était membre d’une équipe de mitrailleuses M‑10 de 17 livres qui, avec deux chars du 29e Régiment de reconnaissance blindé canadien, a traversé le pont à 7 h, le 10 septembre 1944. Après que l’équipe M‑10 a tiré sur plusieurs positions ennemies présumées, l’emplacement réel des positions ennemies est devenu difficile à déterminer avec précision en raison de la mauvaise visibilité et du brouillard. L’artilleur Patrick a demandé la permission d’avancer à pied et d’effectuer une reconnaissance pour localiser les positions ennemies. Malgré le feu ennemi, il a réussi à s’introduire au milieu d’une position de mitrailleuse ennemie et là, il a ouvert le feu avec sa mitrailleuse légère. Son attaque audacieuse a complètement surpris l’ennemi, qui comptait au total trois officiers et 52 autres grades. L’ennemi s’est rendu et a dégagé un point fort qui avait immobilisé l’infanterie pendant environ deux jours. L’extension de la tête de pont est due en grande partie à l’audace de cet artilleur.

Lorsqu’il a été honoré pour cet exploit au palais de Buckingham, Patrick a eu la chance d’avoir l’attention du roi George VI et n’a pas perdu cette occasion. Il a longuement parlé de la discrimination dont les membres des Premières nations étaient victimes au Canada.

J’ai dit au [roi George VI] que lorsque les gens de mon peuple allaient à Vanderhoof, ils n’avaient pas le droit d’aller dans les restaurants ou d’utiliser des toilettes publiques, et qu’ils devaient passer par la porte arrière de l’épicerie pour faire leurs emplettes. Nous avons parlé longtemps des injustices envers mon peuple. Il m’a dit qu’il tenterait d’aider mon peuple. 

Dick Patrick, The Indian Voice, Décembre 1980 (Volume 12, Numéro 12)

Dick Patrick a peut‐être été inspiré de s’exprimer ainsi parce qu’il avait été exposé très tôt aux institutions coloniales, aux politiques génocidaires et aux attitudes racistes qui rabaissaient et restreignaient son peuple. 

Enfance et passage au pensionnat

Comme Dick Patrick était l’aîné de sa famille, il a été le premier à être envoyé au pensionnat indien de Lejac, situé à proximité. Comme beaucoup de pensionnats, c’était un endroit où de nombreux élèves ont été victimes de violence physique, sexuelle et psychologique. 

Le pensionnat de Lejac a fait les manchettes peu de temps après le départ de Dick Patrick, lorsque quatre jeunes garçons se sont enfuis de l’établissement le jour de l’An 1937, puis ont été retrouvés morts de froid. Les garçons avaient presque réussi à retourner jusque dans leur communauté d’origine, à environ 11 kilomètres de là. Le rapport du gouvernement de la Colombie‐Britannique sur les décès a reproché à l’école de ne pas avoir organisé une équipe de recherche, d’avoir de mauvaises relations avec les familles des élèves et de pratiquer des « châtiments corporels excessifs »2, 3.

Une religieuse et un groupe d’enfants des Premières Nations en uniforme posent devant un édifice en pierres.

Classe de 5e année au pensionnat de Lejac, 1928.

Photo : Centre national pour la vérité et la réconciliation, article no 10a-c000617-d0014-001, gracieuseté des Archives Deschâtelets-NDC, Fonds Deschâtelets

Sa famille se souvient de Dick Patrick comme d’un enfant sportif et amusant qui aimait le plein air. « Il était toujours heureux et rieur et aimait raconter des blagues », a mentionné sa sœur Arlene John dans une entrevue en 2019. « Il aimait aussi le sport – surtout le rodéo, qu’il a pratiqué par la suite. »

Dans sa jeunesse, Dick Patrick a aidé à s’occuper du bétail et des chevaux dans la ferme familiale, et après avoir quitté Lejac, il a continué à travailler à la ferme et dans le bois, où il faisait du piégeage et travaillait occasionnellement dans les secteurs minier et forestier.

Vie militaire

À l’âge de 22 ans, Dick Patrick s’est porté volontaire pour servir dans la Seconde Guerre mondiale. Il était parmi les quelque 3 000 membres des Premières Nations – dont 72 femmes – qui se sont enrôlés dans les Forces armées canadiennes. Il était l’un des 15 soldats saik’uz qui se sont portés volontaires, selon la Première Nation. 

Pendant la majeure partie de son séjour en Europe, Dick Patrick a servi au sein du 5e Régiment antichar canadien de la 4e Division (blindée) canadienne. Il était artilleur et membre de l’équipage d’un canon antichar automoteur M10. 

En raison de la camaraderie de la vie militaire, les membres autochtones était généralement respectés et acceptés pendant leur service dans les forces. Selon Arlene John : « Mon frère était traité avec respect lorsqu’il était outre‐mer et pouvait faire ce que tous les autres soldats faisaient. » L’historien Scott Sheffield note que le service militaire a offert à de nombreux Autochtones une « puissante expérience égalitaire » et que, contrairement à beaucoup de leurs expériences du racisme dans la vie civile, ils étaient dans l’ensemble « respectés et honorés pour leur caractère et leurs capacités »4

Arlene John se souvient que, selon son frère, « lorsqu’il était à la guerre, ils se traitaient tous avec amour, respect et gentillesse, de la même façon pour tout le monde, et ils s’aimaient les uns les autres ».

Plusieurs dizaines d’hommes en uniforme militaire.

Portrait de la 96e Batterie du 5e Régiment antichar canadien. Dick Patrick a été affecté à cette unité à un moment donné et figure peut‐être dans cette photo.

Photo : Bibliothèque et Archives Canada, R112-5553-2-E

Le retour à la maison

Cette expérience de respect et d’acceptation a dû être un contraste frappant avec le racisme que Dick Patrick connaissait depuis son enfance, la discrimination qui a motivé sa conversation avec le roi George VI et les préjugés qui l’attendaient à son retour chez lui. 

Six mois après que le roi lui ait décerné la Médaille militaire, il était de retour en Colombie‐Britannique, où il faisait face à un juge qui le condamnait à la prison pour avoir osé exiger un traitement juste et équitable.

À Vanderhoof, la ville la plus proche de la communauté d’origine de Dick Patrick, de nombreuses entreprises refusaient de servir les membres des Premières Nations. Les restaurants et les magasins qui acceptaient les clients autochtones les isolaient généralement dans des pièces à l’arrière ou les forçaient à utiliser des entrées séparées. Arlene John se souvient que ses parents conduisaient un traîneau en hiver pour aller faire l’épicerie, attachaient leurs chevaux à l’arrière et devaient entrer par la porte arrière. 

Dick Patrick a été libéré des forces en mars 1946. Lors de sa première visite à Vanderhoof, il est entré dans le Silver Grill Café, un restaurant qui était connu pour son refus de servir les Autochtones. Il s’est assis et a commandé un repas. Lorsqu’on lui a refusé le service, il a refusé de partir. Le propriétaire a appelé la police, qui a arrêté Patrick et l’a accusé d’avoir troublé la paix. Il a été condamné à six mois d’emprisonnement dans la prison d’Oakalla, tristement célèbre pour sa brutalité et ses terribles conditions de vie.

De la prison, il a appelé quelqu’un qu’il espérait allait pouvoir aider : l’activiste Maisie Hurley, militante pour les Premières Nations qui a fondé le premier et le seul journal des Premières Nations du pays à l’époque, The Native Voice. Grâce à son aide, Dick Patrick a bientôt été libéré.

Mais il n’avait pas dit son dernier mot. Libéré de prison, il a été renvoyé par autobus à Vanderhoof, à près de 900 kilomètres de là. Et quand il est descendu de l’autobus après ce très long voyage, il s’est rendu directement au Silver Grill Café, s’est assis et a commandé un repas. Encore une fois, il a refusé de partir, et encore une fois, il a été arrêté et envoyé en prison. Encore et encore, Dick Patrick insistait pour être servi, se faisait refuser puis était emprisonné. 

Sa protestation obstinée l’a conduit à être jeté dans la prison d’Oakalla 11 fois au cours d’une année environ. Chaque fois qu’il se retrouvait en prison, il appelait Maisie Hurley et elle plaidait à nouveau pour sa libération.

En un an, j’ai passé 11 mois en prison. Je descendais de l’autobus et je me rendais dans un restaurant et ils me renvoyaient… J’étais déterminé à leur montrer qu’ils ne pouvaient pas traiter les gens de mon peuple comme des animaux. 

Dick Patrick, The Indian Voice, Décembre 1980 (Volume 12, Numéro 12)

Souvenirs de Dick Patrick

Dick Patrick n’a pas reçu son repas au Silver Grill Café, mais ses gestes en disaient long pour les gens de son entourage. Son beau‐frère, Johnny John, se rappelle que la lutte de Dick Patrick a attiré l’attention sur la réalité et l’injustice de la discrimination dans la communauté locale : « Après qu’il ait fait tout ça, tout le monde savait ce qui se passait. » Arlene John se souvient aussi que la protestation de son frère « a réveillé tout le monde autour de lui aux réalités du monde dans lequel nous vivons ».

Lorsqu’il est décédé en 1980, Patrick a été enterré dans sa communauté de la Première Nation Saik’uz avec tous les honneurs militaires. Bien qu’il ait reçu une médaille bien méritée pour sa bravoure en tant que soldat à l’étranger, il a reçu peu de reconnaissance publique pour son courageux effort de lutte pour les droits de la personne au Canada5

Arlene John se souvient : « Ma mère nous a appris, en grandissant, l’importance de la vérité. Dick a défendu la vérité et les droits de notre peuple. Il a fait la guerre, mais il ne s’en est jamais vanté. Il voulait que tout le monde soit traité comme il l’était sur la ligne de front. »

Elle décrit également son frère comme une personne qui réagissait avec affection et humour aux défis et à l’adversité qu’il rencontrait. Elle a dit dans une entrevue : « Il traitait toujours les gens avec respect, et riait et plaisantait toujours même quand les choses n’allaient pas bien. » Elle se rappelle avec tendresse comment il plaisantait avec ses amis et sa famille en disait : « Ne vous inquiétez pas, je vous aime quand même, vous les citoyens de seconde classe. » 

Questions de réflexion :

  • Y a-t-il quelqu’un dans ma communauté qui est exclu à cause de qui il est?

  • Comment puis-je promouvoir l’acceptation et l’inclusion dans ma famille, à l’école et au travail?

  • Où puis-je en apprendre davantage sur les personnes qui ont changé les choses dans ma communauté?


Références

  • 1 Winter, near Vanderhoof, BC, Robert Ciavarro, Flickr, Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivs 2.0 Generic license (CC BY-NC-ND 2.0)

  • 2 Commission de vérité et réconciliation du Canada, Ils sont venus pour les enfants : Le Canada, les peuples autochtones et les pensionnats, 2012

  • 3 Gouvernement de la Colombie-Britannique, Inquisition, fonds officiel 10 d’Affaires indiennes, vol. 6446, fichier 881-23, partie 1

  • Canada, Comité permanent des anciens combattants, Les vétérans autochtones : Des souvenirs d’injustice à une reconnaissance durable, 42e Législature, 1re session (février 2019)

  • 5 L’histoire de sa lutte a été décrite dans un article du journal The Indian Voice lorsqu’il est mort en 1980. Plus récemment, des articles sur Dick Patrick et d’autres anciens combattants locaux des Premières Nations ont été publiés dans le Omineca Express (2006) et le Prince George Citizen (2015). Ces articles et le livre The Native Voice d’Eric Jameson (2016) ont été des sources importantes dans la rédaction du présent article.