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L’incapacité pousse à innover

Le samedi 11 novembre 2017

Haben Girma, militante en faveur de l’accessibilité et de l’inclusion (à gauche) aux côtés de l’auteure du blogue, Rhea Yates. 

 

Haben Girma avoue que les histoires de personnes handicapées qui surmontent des difficultés l’ennuient un peu. Sourde et aveugle, elle s’intéresse beaucoup plus à la façon dont les personnes handicapées stimulent l’innovation et la croissance. J’ai eu l’occasion d’entendre Haben prononcer une allocution à l’assemblée annuelle 2017 de l’American Alliance of Museums et à MuseumExpo à St. Louis, au Missouri, dans laquelle elle a mis au défi les professionnels des musées d’offrir aux visiteurs et aux visiteuses une expérience muséale qui soit accessible aux personnes de toutes capacités.

 

Une incapacité n’est pas une barrière

Sourde et aveugle, Haben s’est butée à bien des barrières dans la vie. Pourtant, le grand message qu’elle a voulu transmettre dans son allocution, c’est que les barrières ne découlent pas d’un handicap, mais que ce sont les gens qui les érigent.

Haben s’est inspirée de sa propre expérience pour illustrer le fait que l’inclusion est un choix que l’on fait. Au collège où elle allait, par exemple, elle a toléré pendant des mois le fait que la cafétéria refusait de fournir des menus dans un format qu’elle aurait pu lire et comprendre. Elle a expliqué qu’elle pouvait se tenir devant un comptoir alimentaire pendant 20 minutes pour finalement se rendre compte qu’elle ne voulait aucun des plats posés sur son plateau. Alors elle recommençait depuis le début, en choisissant un autre comptoir alimentaire et en se croisant les doigts pour que, cette fois, elle reçoive les plats voulus.

« Comme j’étais aveugle, je ne pouvais pas lire le menu, explique-t-elle. Le problème, ce n’était pas mon handicap. Un handicap n’est jamais un problème. Le problème, c’était que la cafétéria avait décidé de ne fournir le menu qu’en format imprimé. »

Au bout d’un moment, Haben en a eu assez des surprises quotidiennes à l’heure du repas et elle a insisté pour que la cafétéria adopte d’autres moyens de communication, comme le braille ou un logiciel de lecture à l’écran.

« Je suis retournée voir les responsables et je leur ai expliqué que je ne demandais pas qu’on me fasse une faveur, raconte-t-elle. Quand j’ai présenté le problème sous l’angle des droits civils, ils ont commencé à me prendre plus au sérieux. Par la suite, ils m’ont fourni le menu dans des formats accessibles pour moi. » La victoire de Haben n’a pas tardé à avoir des retombées pour d’autres personnes. L’année suivante, par exemple, un étudiant aveugle est entré au collège et il n’a pas eu à se battre pour avoir accès au menu dans un format accessible.

 

L’innovation découlant de l’incapacité

Comme sa vision et son ouïe sont très limitées, Haben utilise de multiples moyens pour communiquer. Elle peut, par exemple, tendre la main pour toucher quelqu’un et lui parler à l’aide de l’American Sign Language, en suivant le mouvement des mains de l’autre, ou encore, avoir recours à la technologie de braille numérique. Pendant son allocution, les gens présents à l’assemblée annuelle de l’American Alliance of Museums et à MuseumExpo qui désiraient lui parler pouvaient taper un message sur son clavier sans fil Apple, et elle pouvait le lire en touchant un afficheur braille numérique. Avant que l’on ne s’assoie toutes les deux pour parler, Haben m’a expliqué que ce n’était pas grave si je faisais des fautes en tapant mon message, qu’elle allait pouvoir s’y retrouver s’il y avait des coquilles sur son afficheur. J’ai constaté que cette méthode permettait de tenir une conversation très fluide.

Tout au long de l’histoire, les solutions qui favorisent l’inclusivité ont été profitables pour l’ensemble de la communauté. Le premier système de courriel commercial connecté à Internet, par exemple, a été créé par une personne qui avait une déficience auditive. En effet, Vint Cerf, considéré comme l’un des pères d’Internet, voulait créer un système qui permettrait d’améliorer la communication entre la communauté des personnes sourdes et les personnes entendantes. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Vint_Cerf)

Haben est convaincue que la technologie peut aider à créer des liens, à la condition que les deux parties veuillent bien pratiquer l’inclusion et y aient intérêt. En 2013, elle est devenue la première personne sourde et aveugle à obtenir son diplôme de l’école de droit de Harvard. Haben et les responsables de l’école ont travaillé de concert pour abattre les barrières à l’accessibilité au fur et à mesure qu’elles se présentaient.

 

La communication par le toucher

Je garderai longtemps en mémoire de nombreux messages que nous a transmis Haben ce jour-là, mais je me souviendrai en particulier d’une histoire qui illustre à quel point le toucher est une puissante forme de communication. Haben nous a raconté qu’elle avait entendu parler bien des fois de la tour Eiffel à Paris, mais que ce n’est qu’à l’âge de 22 ans qu’elle a vraiment compris à quoi la Tour ressemblait, lorsqu’elle a visité un musée à Madrid, où il y avait une sculpture tactile de la tour Eiffel. « J’ai alors appris à quoi ressemblait la tour Eiffel, explique-t-elle. Avant d’avoir visité ce musée à Madrid, je n’en avais aucune idée. »

On trouve au Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP) des images tactiles en trois dimensions, dans le cadre de l’exposition Points de vue, qui présente des photographies que le Musée a sollicitées auprès de la population. Des visiteurs et des visiteuses qui ont une déficience visuelle ont dit au personnel du Musée à quel point c’était émouvant pour eux de pouvoir expérimenter les arts visuels de cette façon. L’allocution de Haben réaffirme l’importance d’offrir de multiples moyens de communication et d’opter pour l’inclusion.

Au bout du compte, le message que Haben veut faire passer, c’est que les handicaps font partie de la diversité humaine et qu’il vaut mieux les transformer en atouts et les aborder sous l’angle de l’innovation et de la croissance. Selon elle, il ne tient qu’à nous d’abattre les barrières plutôt que de les accepter.

Regardez l’allocution de Haben devant les membres de l’American Alliance of Museums (en anglais seulement).

https://www.youtube.com/watch?v=3o_SoareHuQ

Lisez le blogue de Haben dans lequel elle explique comment les personnes handicapées stimulent l’innovation (en anglais seulement).

https://habengirma.com/2017/09/13/people-with-disabilities-drive-innovation/